Le piège tendu par Hadjiev et la réponse du Matenadaran

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Aram AMATOUNI

« 1in.am », Erevan, le 15 septembre 2026

La déclaration de Hikmet Hadjiev qualifiant le monastère de Gandzasar de site « albanien » a été faite pour provoquer une réaction arménienne. Bakou connaît parfaitement les points les plus sensibles de notre société : l’Artsakh, l’Église et l’histoire. Il suffit d’évoquer l’un de ces sujets pour que le débat politique dégénère aussitôt en une querelle autour « d’affronts » faits à notre nation.

C’est précisément pour cette raison que la visite de Magdalena Grono, représentante spéciale de l’UE, au Matenadaran, et les propos qu’elle a tenus par la suite, revêtent une importance bien plus grande qu’il n’y paraît au premier abord.

Mme Grono a clairement affirmé qu’elle ne remettait pas en cause la présence arménienne ni le riche héritage culturel du passé au Karabakh. Elle a également déclaré qu’elle avait eu l’occasion de le vérifier personnellement lors de visites à Kalbajar et Aghdara la semaine dernière.

La formulation n’est pas idéale. La « présence arménienne » ne revient pas tout à fait à reconnaître sans équivoque l’identité arménienne de Gandzasar, toutefois, en diplomatie, le sens de l’évolution compte aussi. Tout récemment, Mme Grono évoquait les « points de vue et récits profondément divergents » des parties, créant ainsi une dangereuse équivalence entre un fait historique et une réinterprétation orchestrée par un État. Aujourd’hui, cependant, elle reconnaît un fait incontestable : la présence historique arménienne au Karabakh.

Et cela se passe au Matenadaran.

Le symbole est parlant : Hadjiev avait emmené des diplomates à Gandzasar pour leur dire à qui appartient le monastère. Erevan a conduit Grono au Matenadaran pour montrer comment s’écrit l’histoire.

D’un côté, on raconte une histoire, de l’autre, on ouvre les archives.

C’est sur cette différence que l’Arménie doit bâtir sa riposte.

Le monastère de Gandzasar est arménien, non pas parce que nous le proclamons plus haut et plus fort que Bakou. Il est arménien par son architecture, par ses inscriptions, par ses manuscrits, par l’histoire religieuse et par le contexte civilisationnel dans lequel il a été créé et a fonctionné durant des siècles. En 2019, une conférence internationale d’études arméniennes s’était tenue au sein même du Matenadaran de Gandzasar. On soulignait déjà à l’époque que la meilleure réponse à la réécriture politique des faits historiques résidait dans la recherche universitaire et sa présentation au plan international. Sept ans plus tard, ce principe est plus pertinent que jamais. 

La stratégie de Bakou est claire : lorsqu’un territoire est conquis par la force militaire, l’étape suivante consiste à redéfinir la mémoire qui y est associée. Modifier les frontières ne suffit pas, il faut aussi altérer l’étymologie des noms qui subsistent sur la carte. C’est pourquoi le patrimoine culturel constitue le « second front » de la politique d’après-guerre.

L’Arménie ne doit pas mener ce combat avec les armes choisies par l’Azerbaïdjan. Si Erevan adopte une posture défensive et émotionnelle à chaque déclaration azerbaïdjanaise, Bakou continuera d’en dicter la thématique, le vocabulaire et le calendrier. Pour les petits États, la force de la diplomatie ne réside pas dans le bruit qu’ils produisent, mais dans leur capacité à rendre leurs propres faits incontestables dans le langage des institutions internationales.

À cet égard, la visite au Matenadaran constitue un exemple très pertinent. La partie arménienne n’est nullement tenue de convaincre un responsable européen d’endosser notre douleur historique. Il convient plutôt de lui présenter les faits, les manuscrits, les inscriptions, les cartes, les registres religieux, les études scientifiques, et d’exiger ensuite une chose très simple : que les faits ne soit pas qualifié de « récit ».

La paix ne consiste pas à annihiler la vérité historique. La réconciliation ne signifie pas qu’il faille présenter chaque fait en deux « perspectives » équivalentes pour ne froisser personne. L’Europe, en particulier, doit se méfier d’un tel langage. Lorsque l’on présente un fait et sa négation comme deux récits concurrents, la neutralité diplomatique devient, bien malgré elle, un instrument de réécriture de l’histoire.

La déclaration faite par Magdalena Grono à Erevan marque un pas en arrière par rapport à cette erreur. Il convient de le saluer, mais le travail doit se poursuivre. La réponse de l’Arménie à Hadjiev ne doit pas se limiter à une nouvelle déclaration d’indignation. Elle doit plutôt consister à documenter à l’échelle internationale l’identité arménienne de Gandzasar ​​auprès de l’UNESCO, des institutions européennes, des universités, des musées, des Eglises et par les voies diplomatiques, car Bakou ne cherche pas seulement à prendre le contrôle de Gandzasar. Bakou tente d’imposer le nom sous lequel le monde se souviendra de Gandzasar.

Dans cette lutte, l’arme la plus puissante de l’Arménie n’est pas l’emportement, la colère.

C’est le Matenadaran.