« Les Arméniens vénèrent Anahit avec une ardeur extraordinaire,
ils ont érigé des temples en son nom à divers endroits, particulièrement dans la province de Yéguéghiats (1) »
Strabon (1er siècle av. J.-C. – 1er siècle apr. J.-C.)
Le peuple arménien a vénéré différentes divinités au cours de sa longue histoire. À l’époque primitive, les tribus vivant sur les hauts-plateaux arméniens adoraient les éléments de la nature : le soleil, le tonnerre, l’eau et les tempêtes.
La première famille de dieux arméniens est considérée comme étant celle du patriarche Haïk. Ce panthéon, constitué au 3e millénaire avant J.-C., présente la différence suivante par rapport aux autres : tous les dieux que le peuple a divinisés étaient des humains, comme les patriarches Haïk et Aram, Ara le Beau et Tork Anguegh.
À l’époque du royaume de Van, on constate déjà l’existence d’un panthéon structuré. Les rois Ishpuini et son fils Menua, au 9e siècle avant J.-C., ont laissé une inscription à ce sujet sur la Porte de Mher, où sont présentés tous les dieux du royaume de Van avec le nombre de sacrifices à leur offrir. Les principales divinités du royaume de Van étaient : Khaldi (le dieu principal d’Ourartou, son épouse : Aroubayini), Teisheiba (dieu du tonnerre et des tempêtes, son épouse : Khouba), Shivini (dieu du soleil, son épouse : Toushpea, dont le nom a servi à construire Tushpa, la capitale du royaume, l’actuel Van). Le panthéon du royaume de Van comptait 70 divinités, dont 35 féminines et 35 masculines.
Plus tard, au 6e siècle avant J.-C., sous l’influence de la Perse achéménide, les Arméniens ont adopté le panthéon de la religion zoroastrienne
et ont adapté les dieux, par exemple : Ahura Mazda ou Ormizd est devenu Aramazd, Ardvisura est devenue Anahit, Verethragna est devenu Vahagn, etc. Au 3e siècle avant J.-C., avec l’expansion de l’hellénisme, ce pan−
théon arménien a subi des changements et les dieux ont été adaptés au panthéon gréco-romain. Ainsi, Aramazd représentait Zeus, Anahit représentait Artémis/Aphrodite, Vahagn représentait Arès, Astghik représentait Athéna, etc.
L’Arménie est restée sous l’influence de la culture hellénistique jusqu’au 4e siècle après J.-C., après quoi, en 301, le christianisme a été adopté comme religion d’État.
À l’époque hellénistique, la déesse arménienne de la maternité, de la fertilité et de la fécondité était Anahit. Le peuple l’appelait aussi Mère d’Or, Mère Nourricière, Aux-Avant-bras-d’Or, Aux-Doigts-d’Or.
En 1873, un commerçant italien, Alessandro Castelloni, présente à Charles Newton, directeur du British Museum de Londres, une tête en bronze d’une « déesse grecque Aphrodite » (Anahit), découverte en 1872 dans la ville de Satala (en arménien : Satagh) de l’Empire ottoman. Newton, à son tour, écrit régulièrement des lettres au Premier ministre britannique de l’époque, William Ewart Gladstone, pour obtenir un soutien financier afin de transférer la statue en bronze au British Museum. Le vœu de Newton est exaucé. Deux ans après la découverte de la statue, on trouve également une main lui appartenant et tenant un drapé ; elle est également transférée au British Museum.
La statue d’Anahit trouve un grand écho dans le monde occidental, ses images sont diffusées dans les journaux, les livres et les magazines. Même le célèbre écrivain Oscar Wilde exprime son admiration dans une lettre.
Environ 150 ans après sa découverte, le 21 septembre 2024, Anahit retourne brièvement en Arménie, trouvant sa place d’honneur au Musée d’Histoire d’Arménie. L’exposition porte le titre « Divinité Mère : d’Anahit
à Marie », où sont présentés des bijoux, des statues, des objets et autres accessoires symbolisant la divinité mère et la Mère de Dieu, la Sainte Vierge Marie, depuis l’époque du royaume de Van jusqu’à l’époque contemporaine. D’abord, on voit la statuette de la déesse Aroubani (l’épouse du dieu Khaldi) et des ornements de poitrine des 8-5es siècles avant J.-C., des statuettes de prêtresses et d’autres objets. Puis c’est Anahit dans sa majesté. En la regardant, vous communiez avec l’histoire séculaire du peuple arménien. En passant au siècle suivant, on voit déjà le culte de la Mère de Dieu dans l’Arménie chrétienne, représenté par différents types de sculptures, de rideaux d’église et de ceintures. L’exposition comprend également divers objets symbolisant la femme arménienne, notamment des salières, des échantillons historiques témoignant du respect dont elle jouit au sein du peuple arménien.
Le 25 février, une conférence intitulée « Anahit de Satala aux multiples visages » a également eu lieu au Musée d’Histoire d’Arménie. Le conférencier était Thomas Harrison, chef du département Grèce et Rome du British Museum. Il a fait remarquer que jusqu’à présent, la statue est présentée au musée comme une version de la statue d’Aphrodite, mais après de longues études, il est personnellement arrivé à la conclusion que la statue est celle d’Anahit, qu’elle date du 4e siècle avant J.-C. ou du 2e siècle après J.-C. (il penche plutôt pour le 4e siècle avant J.-C.). La statue porte une influence hellénistique claire, mais présente certaines différences ; par exemple, les boucles tombant sur le front de la statue ressemblent davantage au style romain ; le lieu de découverte incite également à penser qu’il s’agit d’Anahit, bien qu’il soit difficile de trouver plus de détails car le corps de la statue n’existe pas. Le conférencier est également enclin à penser que la tête de la statue a été délibérément séparée du corps à des fins d’offrande ou de destruction. On peut donc supposer que la statue a été apportée d’un autre endroit, par exemple de la Grande Arménie, pour être offerte aux Grecs ; une telle coutume existait entre les peuples adorant les mêmes dieux. En tout cas, toutes ces hypothèses restent des suppositions, et nul ne peut fournir des informations avec une précision absolue.
À la fin de la conférence, Harrison a promis de changer en premier lieu le nom de la statue au British Museum en « Anahit de Satala ».
L’exposition se poursuit jusqu’au 21 mars.
Vehan BARSOUMIAN
« Nor Haratch » ■
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(1) Province de Yéguéghiats = Yerzenga (Erzincan)
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