ENTRETIEN – Maria Kaprielian : « La richesse de la Syrie réside dans sa diversité »

Entretien avec Maria Kaprielian
Ancienne députée syrienne, avocate, éducatrice et journaliste

Depuis le changement de régime, comment évolue la situation sécuritaire en Syrie ?

Maria Kaprielian : Naturellement, tout bouleversement politique s’accompagne de défis sécuritaires. Lorsque les forces de l’ordre de l’ancien régime se retirent ou sont dissoutes, et que le nouveau pouvoir n’a pas encore pleinement consolidé ses capacités, des lacunes apparaissent. Dans un pays aussi vaste et multi-communautaire que la Syrie, rétablir la sécurité n’est pas simple. Aujourd’hui, nous observons des problèmes liés aux gangs, aux enlèvements, aux vols… Il faut aussi noter que les révolutionnaires ont vidé toutes les prisons, libérant non seulement des détenus politiques mais aussi des criminels endurcis. Le rétablissement complet de l’ordre exigera du temps, le temps de réorganiser les forces de sécurité et de former du personnel compétent.

Comment la vie communautaire arménienne a-t-elle évolué ?

M.K. : Les premiers jours furent chaotiques. La communauté était paralysée par la peur face à l’inconnu du nouveau régime et par un sentiment général d’incertitude. Grâce à Dieu, sous la direction avisée du Primat du diocèse arménien de Bérée, et notamment Monseigneur Magar Achkarian dont le courage et la clairvoyance ont été décisifs, la communauté s’est rapidement ressaisie. Les écoles, églises, associations et commerces ont repris leurs activités en un temps record. Son leadership a été crucial pour apaiser les esprits et maintenir la cohésion.

Les informations circulant en ligne n’inspirent pas confiance aux Syriens de la diaspora. Quel est votre avis ?

M.K. : Évidemment, ceux qui observent de loin ne voient pas la même réalité que les résidents. Mais Dieu merci, la situation s’améliore quotidiennement : les incidents diminuent, et la ville retrouve progressivement son équilibre. Certains problèmes persistent mais des solutions émergent pas à pas.

Observe-t-on un exode important de la communauté arménienne ?

M.K. : Certains souhaitent partir, car la peur persiste, mais les opportunités sont limitées. Les portes de l’Europe et du Canada ne sont plus aussi ouvertes qu’avant et les États-Unis ont durci leur politique migratoire. À ce jour, seule une centaine de familles ont quitté la Syrie pour le Liban ou l’Arménie. Notons que de nombreux jeunes Arméniens poursuivent des études et croient en l’avenir du pays. La stabilisation relative de la livre syrienne, la baisse des prix des denrées de base et du carburant redonnent espoir. Le vrai défi reste l’emploi : tant que l’économie ne reprendra pas, la frustration perdurera.

Quels changements dans le secteur éducatif ?

M.K. : Peu de bouleversements majeurs. Le programme d’éducation nationale a été supprimé et les manuels scolaires ont dû retirer les références glorifiant l’ancien régime. Pour l’instant, c’est l’essentiel des modifications.

Y a-t-il un avenir pour les communautés arménienne et chrétiennes en Syrie ?

M.K. : Le nouveau pouvoir a d’emblée garanti la sécurité et la liberté de culte. Les chrétiens ont accueilli cette approche favorablement et poursuivent leurs activités comme auparavant. Bien sûr qu’ils doivent persister ! La Syrie est notre patrie à tous. Sa richesse réside dans sa diversité ethnique et religieuse. Une coexistence pacifique est notre objectif commun, et chacun œuvre en ce sens.

Propos recueillis par
Véhane Barsoumian