Le journal «Haratch» fondé par Schavarch Missakian devait célébrer son centenaire le 2 août prochain. Un anniversaire significatif. L’interruption de la publication de «Haratch» en mai 2009 par la décision d’Arpik Missakian n’a pas duré longtemps. L’objectif des fondateurs de «Nor Haratch» était d’assurer dans un court délai sa continuité en France. C’est ainsi qu’en octobre 2009 parut le premier numéro de «Nor Haratch» avec l’approbation d’Arpik Missakian, appuyé par l’appel unanime de neuf intellectuels arméniens.
Depuis 120 ans, le destin du journal «Haratch» a consisté en une republication après de brèves interruptions, dans de nouvelles conditions, dans de nouveaux pays, sous l’impulsion de l’exigence d’adaptation à de nouvelles situations géopolitiques. Il en fut ainsi en 1905, pour «Haratch» qui reparut à Tiflis, qui à cette époque vit le jour pour la première fois en tant que journal de la FRA Dachnaktsoutioun, comme presse révolutionnaire. Mais bientôt, pour fuir les persécutions par le pouvoir de la Russie tsariste, le journal devait s’établir en 1908 dans l’Empire ottoman – à Garin (Erzurum), pour profiter des libertés offertes par la révolution constitutionnelle des Jeunes-Turcs, où il devait paraître jusqu’en 1914, c’est-à-dire jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Après cela, périodiquement, avec des interruptions, le journal est paru à Tiflis, à Bakou et finalement – pendant la période de la Première République d’Arménie – à Erevan.
Si dans la première période, jusqu’en 1920, «Haratch» était un journal nettement partisan, à partir de 1925 sous la direction de Schavarch Missakian il est devenu le journal de l’ensemble de la Diaspora arménienne bien que dirigé par un chef de la FRA, et sous la direction d’Arpik Missakian il est devenu complètement indépendant.
La direction actuelle de Nor Haratch est consciente de l’héritage qui lui a été transmis, compte tenu des défis auxquels font face les médias de la Diaspora arménienne, le drame de Mme Missakian concernant la transmission de «Haratch» est compréhensible. Il concerne en effet la survie de la presse arménophone dans la Diaspora.
Jusqu’à l’indépendance de l’Arménie, la Diaspora avait son propre champ autonome de lutte politique – la reconnaissance du Génocide, la lutte idéologique pour et contre le Parti communiste de l’Arménie soviétique, la politique du «hayabahbanoum» (conservatisme traditionnel). La presse de la Diaspora arménienne avait son rôle important dans la lutte pour la Cause arménienne, et dans la préservation de l’identité culturelle et éducative communautaire. Elle jouissait du soutien des financiers et bienfaiteurs de la Diaspora arménienne. L’indépendance de l’Arménie a bouleversé beaucoup des principales fondations de la presse de la Diaspora arménienne. Les capitaux se sont dirigés vers l’Arménie qui avait subi le tremblement de terre et était engagée dans la guerre d’Artsakh. Les partis traditionnels et les grandes organisations caritatives et leurs luttes politiques se sont déplacés vers l’Arménie et le front caucasien du Sud, et la Diaspora est restée en queue de peloton concernant les priorités nationales. La lente décomposition des communautés arméniennes au Moyen-Orient due aux guerres israélo-palestiniennes et aux printemps arabes a encore plus souligné l’attraction centripète de l’Arménie. D’autre part, l’émigration de l’Arménie vers la Diaspora a fragilisé davantage les structures traditionnelles de la Diaspora, à cause des conditions matérielles précaires.
C’est dans ces conditions que la presse de la Diaspora arménienne a besoin elle aussi d’une redéfinition de son rôle, comme c’est le cas pour «Nor Haratch», qui l’année dernière s’est trouvé face au danger d’arrêter ses activités et qui depuis un an a entrepris des mesures pour continuer ses parutions. Comparés à la presse arménienne d’Arménie, les moyens de la presse libre de la Diaspora arménienne restent limités, mais son rôle reste irremplaçable, pour rendre compte des réalités quotidiennes de la Diaspora, transmettre les nouvelles locales et observer, analyser les relations Arménie-Diaspora, France-Arménie à travers le prisme de la Diaspora arménienne.
J. Tch. ■
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