10/05/2019

Entretien avec Asqanaz Hambardzoumian, chef de projet de « The HALO Trust » en Artsakh


Si les hostilités sur la ligne de contact font bien souvent les gros titres, il existe cependant en Artsakh une autre menace tout aussi pernicieuse, quoiqu'invisible : les mines. Chaque année, ces charges explosives enterrées par les parties adverses lors de la guerre du Haut-Karabagh représentent - au même titre que les munitions non explosées - une cause significative d'accidents en milieu rural. « The HALO Trust », la plus grande ONG de déminage post-conflit, est présente depuis plusieurs années sur place pour débarrasser le territoire de ce fléau qui empoisonne la vie des habitants, aussi bien que le développement de l'économie locale. Nous avons rencontré le jeune chef de projet de « HALO Trust » en Artsakh, Asqanaz Hambardzoumian, pour en savoir plus sur l'action de l'ONG sur le terrain.

« Nor Haratch » - Depuis quand « HALO Trust » est-il implanté en Artsakh ?

Asqanaz Hambardzoumian - La première mission de « HALO Trust » date de 1995, juste après la signature du cessez-le-feu. A cette occasion, nous avons aidé les autorités locales à former des démineurs et nous leur avons fourni le matériel nécessaire. Puis, en l'an 2000, nous avons établi notre programme officiel. En termes de statistiques, notre action a permis jusqu'à présent de nettoyer 4 700 hectares de territoire en détruisant 9 000 mines antipersonnel, 2 600 mines antichar, 185 000 munitions, 12 000 armes à sous-munitions et 50 000 autres engins explosifs. Les mines - toutes de fabrication soviétique - ont été posées dans la dernière phase du conflit, entre 1992 et 1994. Dans la plupart des cas, il est très difficile de déterminer lesquelles ont été posées par les Arméniens ou les Azéris, car certains villages sont passés plusieurs fois d'un camp à l'autre. Notre action consiste donc à localiser les champs de mines par des enquêtes régulières, à les déminer, mais aussi à faire de la prévention, en organisant chaque année une tournée dans les villages pour sensibiliser les gens aux dangers et aux mesures de précaution.

« NH » - Combien de victimes les mines ont-elles fait jusqu'à aujourd'hui ?

A. H. - Au total, depuis 1995, nous avons décompté 291 accidents impliquant 381 victimes (mortes ou blessées). Grâce à notre action, ce chiffre est passé de 32 accidents et 41 victimes en 1995 à 2 accidents et 4 victimes en 2017. Il y a eu une nette hausse des accidents en 2004, car avec la croissance de l'économie locale, les villageois se sont mis à étendre la culture de leurs terres. Il faut d'ailleurs préciser que les enfants représentent un quart des victimes.

« NH » - Combien de travailleurs sont employés par « HALO Trust » et combien d'années restent-ils au sein de votre organisation ?

A. H. - Nous avons actuellement 270 employés. La plupart de nos travailleurs sont des anciens, notamment nos cadres, qui ont généralement plus de dix ans d'expérience chez nous. Ils ont commencé comme simples démineurs, puis sont montés en grade au fil des années. On a cependant un collègue qui travaille depuis 2001 comme démineur et qui n'a pas spécialement envie de changer de poste ! Comme le déminage est un travail difficile, les démineurs quittent parfois leur poste pour revenir quelques années plus tard. Ils gagnent 480 dollars net par mois, ce qui est nettement au-dessus du salaire moyen au Karabagh. Ils travaillent du lundi au vendredi à raison de six heures de travail effectif, composé de neuf périodes de 40 minutes entrecoupé de pauses obligatoires. Nos équipes de démineurs manuels sont au nombre de vingt-sept, comprenant un leader et sept démineurs.

« NH » - Quelles sont les perspectives pour vos travailleurs une fois que votre action sera achevée ?

A. H. - Dans les pays où notre programme est terminé, comme par exemple au Mozambique ou en Abkhazie, nous amorçons pour eux une phase de transition professionnelle en proposant des formations en mécanique, en électricité ou en construction, en fonction des besoins du pays. Pour ce qui est des cadres, ils ont la possibilité de continuer à travailler dans les autres pays où « HALO Trust » est présent.

« NH » - Avec quelles autorités locales « HALO Trust » collabore-t-il ?

A. H. - Nous travaillons principalement avec le service des Situations d'urgence qui nous transmet des informations sur les accidents ou les découvertes d'objets suspects. Avec le gouvernement, la coordination est relativement facile. Au tout début de notre action, le ministère de la Défense nous a fourni les cartes des zones minées par l'armée arménienne. A présent, nous découvrons de nouvelles zones à risque grâce aux enquêtes, mais aussi au cours des déminages. Par exemple, si nous découvrons une mine à la fin du déminage d'un champ, nous devons le prolonger sur un rayon de 25 mètres.

« NH » - D'où proviennent vos financements ?

A. H. - Notre plus grand donateur est l'USAID (Agence des États-Unis pour le développement international), et ce depuis 2001. Cependant, comme pour la plupart de nos financements gouvernementaux, ses donations ne sont valables que pour le déminage sur le territoire de l'oblast autonome du Haut-Karabagh. Pour les territoires hors de l'obslast, nous faisons appel à d'autres institutions comme la Gould Foundation, la Julia Burke Foundation et nous organisons régulièrement des événements de collecte de fonds. En 2017, nous avons lancé une première campagne de financement participatif avec l'ONG « ONEArmenia », ce qui nous a permis de collecter les fonds nécessaires pour le déminage de 31.839m² de terres près du village de Meghvadzor (région de Kachatagh). Et depuis 2015, nous bénéficions du soutien d'un donateur anonyme qui s'est engagé à doubler la somme de chaque donation.

« NH » - Travaillez-vous également en Arménie ?

A. H. - De 2012 à 2015, nous avons réalisé un programme de déminage dans les villages près de Kapan (Sunik), en collaboration avec le Centre arménien humanitaire de déminage et d'expertise. Cette année, à partir de mi-juin, nous avons prévu de réaliser le nettoyage d'un champ de bataille près de Kornidzor, un village situé entre Goris et la frontière du Karabagh.

« NH » - L'Azerbaïdjan fait-il également face au problème du déminage ? « HALO Trust » sera-t-il amené à travailler sur son territoire ?

A. H. - D'après nos informations, l'Azerbaïdjan connaît effectivement le même problème, mais dans une moindre mesure. Pour le déminage, il dispose cependant d'une structure nationale. Si les autorités azerbaïdjanaises venaient à nous demander de travailler sur leur territoire, nous le ferions sans hésitation, car notre organisation est fondamentalement apolitique. Pour vous donner un exemple, nous travaillons aussi bien en Géorgie qu'en Abkhazie.

« NH » - L'ONG a-t-elle déjà subi des pressions du gouvernement azerbaïdjanais quant à son action en Artsakh ?

A. H. - Pas que je sache, mais c'est tout à fait possible. En réalité, l'Azerbaïdjan fait surtout pression sur nos donateurs. Heureusement, nous bénéficions du soutien de l'ANCA (Armenian National Committee of America) qui fait du lobbying en faveur de l'Arménie auprès des autorités américaines et du Congrès. L'Azerbaïdjan considère notre travail au Karabagh comme illégal, car nous n'avons pas obtenu leur autorisation officielle. Mais nous basons notre légitimité sur l'autorisation fournie par les autorités du Haut-Karabagh.

« NH » - Quand prévoyez vous d'achever votre action en Artsakh ?

A. H. - Nous nous étions fixés l'objectif 2020, mais étant donné que nous recevons continuellement de nouvelles informations, nous avons décidé de lancer cette année une enquête intensive. Pour ce faire, nous avons doublé nos effectifs, avec désormais quatre équipes d'enquêtes. D'ici la fin de l'année, nous aurons une meilleure idée du travail qu'il nous reste à accomplir.

Propos recueillis par Achod PAPASIAN

Partager
Imprimer
Dernière mise à jour : 10/05/2019 13:34 

 
Nouveautés boutique
Archives
Nor Haratch N° 1297 - 24 janvier 2019
 
NH HEBDO N° 164 - 17 août 2019
 
NH HEBDO N° 163 - 1er août 2019
 
NH HEBDO N° 162 - 25 juillet 2019
 
NH HEBDO N° 161 - 18 juillet 2019