13/07/2020

Entretien avec l'auteur et la coéditrice du livre « Firdous : la mémoire d'un lieu », Tigran Amirian et Sona Kalantarian


Une pétition intitulée « Sauvons Firdous » a récemment été lancée pour exiger la préservation du quartier historique de Firdous, situé à quelques encablures de la Place de la République. Dans le cadre de cette campagne de sauvetage de la culture et de l'architecture de la capitale, nous avons rencontré l'auteur et la coéditrice du livre « Firdous : la mémoire d'un lieu », Tigran Amirian et Sona Kalantarian.

« Nor Haratch » - Il y a quelques jours, un immeuble d'un étage a été démoli dans le quartier de Firdous, ce qui a soulevé l'indignation du public, et notamment des défenseurs du quartier. Mais avant cela, pourriez-vous nous présenter l'ouvrage que vous avez écrit ?

Tigran Amirian - Le livre a été publié en 2019. Mais l'idée m'est venue en 2016-2017, car je m'intéressais à l'atmosphère générale de Firdous, à la fois à son architecture et à sa vie quotidienne. Comme vous le savez, Firdous est situé à quelques pas de la place de la République à Erevan. Le quartier est particulièrement célèbre pour son marché. C'est un quartier à l'identité double : en descendant la rue principale, on peut y voir des bâtiments construits à la fin du XIXe siècle avec une architecture raffinée, à l'intérieur desquels se trouvent des maisons auto-construites (vernaculaires), où les gens vivent le plus souvent une vie simple et rurale. Ce qui est étonnant, c'est comment un tel mode de vie a été préservé pendant tant d'années. Comment peut-on résister à l'épreuve du temps pendant environ 150 ans tout en demeurant le même : de l'extérieur, une façade luxueuse, et à l'intérieur, une vie primitive ?

Pendant les « années noires » au début des années 1990, lorsqu'a été ouvert le marché arméno-iranien, la rue principale de Firdous a été englobée dans le marché. Ici aussi, on peut constater la double identité des familles : à l'extérieur des bâtiments, c'est une devanture commerciale, et à l'intérieur, la vie de famille continue. Firdous est un quartier où sont condensées différentes perceptions vis-à-vis de l'architecture populaire. Quand on étudie l'histoire du quartier, on découvre que les Arméniens et les musulmans ont vécu ensemble et pacifiquement pendant de nombreuses années. Ce phénomène se reflète dans l'architecture, les histoires orales, la mémoire des gens et les photographies. De plus, comme sur la place de la République, il y a à Firdous des fontaines, des poulpoulaks [fontaines de rue], un centre d'art, en plus petit bien évidemment. Ce qu'on trouve sur le territoire de la République incarne l'idée de l'État, tant qu'à Firdous, il incarne sa propre idée. C'est pourquoi Firdous s'oppose au discours des autorités. En fait, tout au long de son histoire, ce quartier a toujours été menacé de disparition. Au moment de rassembler de la documentation pour notre livre, nous entendions souvent les gens dire : « Demain, ils le détruiront ». Dans les années 1930, 1950 et 1990, les habitants ont toujours vécu avec une épée de Damoclès au dessus de la tête. Ici, les habitants ont toujours vécu en résistant.

Sona Kalantarian - Ce qui m'intéressait plus particulièrement, c'était les femmes Firdous que j'ai rencontrées lors de mes visites. Au début, nous pensions écrire un petit livre, mais au fur et à mesure, nous nous sommes rendus compte que Firdous englobait des couches de la société bien plus larges, qui se reflètent notamment dans son architecture. Quand on entre dans le quartier, il semble terne à première vue, mais peu à peu toute son histoire s'ouvre aux yeux du visiteur, avec ses structures uniques et ses bâtiments symboliques.

« NH » - Pourquoi vous êtes-vous intéressée en particulier à la thématique des femmes ?

S. K. - Lorsque Tigran et moi sommes allés à Firdous pour la première fois pour notre travail, une habitante nous a raconté ses souvenirs sur ses voisins qui avaient quitté Firdous, et petit à petit, d'autres habitants ont commencé à s'ouvrir et à raconter. Les trois quarts de nos interlocuteurs étaient des femmes. La première chose qu'elles nous disaient est qu'elles n'avaient pas de souvenirs, pour différentes raisons : à l'époque elles étaient jeunes, elles venaient de se marier, etc. Puis, nous avons réalisé que c'étaient les femmes qui étaient porteuses de cette mémoire. Comme l'a dit Tigran, la double identité des habitants de Firdous a conservé leur mémoire vivante. Elles gardaient parfois leur mémoire en silence. Il faut dire que c'étaient les femmes qui collectionnaient les photos, qui gardaient les objets et qui se battaient pour leur quartier, car elles y étaient liées dans la vie au quotidien. Au cours des événements historiques et politiques de cette période, les hommes entretenaient plus de contact avec le monde extérieur, à travers la guerre ou le travail, tandis que les femmes étaient les témoins de la vie quotidienne du quartier. Il était important pour moi de mettre en lumière leur silence et leurs souvenirs.

T. A. - Après avoir eu l'idée du livre, nous avons créé un groupe et chacun de nous a mené des recherches à partir de différents points de vue. Par exemple, en ce qui concerne le marché, on peut voir que pendant la crise, c'est ici que les gens se fournissaient de la nourriture et des vêtements.

« NH » - Quand les principaux résidents s'y sont-ils installés ?

T. A. - Firdous a accueilli les réfugiés du génocide à partir de 1915, et c'est à ce moment-là qu'a commencé la coexistence entre Arméniens et musulmans. Puis, dans les années 1970, des étudiants s'y sont installés et ont été accueillis par les habitants de Firdous. En d'autres termes, on peut dire que ce quartier était pour beaucoup comme une terre natale.

« NH » - Dans le quartier, les Arméniens et les Azéris musulmans vivaient côte à côte depuis des décennies. C'est pendant la guerre de l'Artsakh que le quartier a été vidé de sa population azérie. La plupart d'entre eux parlent arménien et ont probablement lu le livre que vous avez écrit. Avez-vous eu des retours d'Azerbaidjanais sur votre travail ?

T. A. - Malheureusement, la situation politique en Azerbaïdjan est telle qu'il n'y a pas de réactions ouvertes, mais les personnes qui vivaient autrefois à Firdous nous remercient par écrit en disant que grâce à notre livre et à notre site internet, elles ont pu revoir leurs vieilles maisons et les voisins avec lesquels ils ont passé leur enfance. Nous avons reçu beaucoup de lettres touchantes, dans lesquelles elles écrivent que leurs voisins leur manquent. Ces Azéris considèrent les habitants du quartier comme leurs frères et soeurs. Nous savons qu'étant donné qu'ils ne parlent pas l'anglais, ils ont dû lire la version arménienne du livre. Soit dit en passant, nous préparons actuellement la version russe de cet ouvrage pour le mettre à la disposition du grand public. À mon avis, parler du quartier de Firdous est une étape très importante pour le dialogue et la solidarité dans la région.

« NH » - Pourquoi ce quartier s'appelle-t-il Firdous ?

S. K. - Il y a différentes opinions à ce sujet. Certains disent que c'est il y a 200 ans que le quartier a pris le nom de Firdous, d'après le célèbre poète perse du Moyen Âge, Ferdowsi. Mais il n'y a pas d'informations claires à ce sujet.

T. A. - Comme vous le savez, il y a d'un côté l'histoire et de l'autre la mémoire. L'histoire ne mentionne pas de lien avec l'écrivain. Mais dans la mémoire des gens, il y a différentes histoires sur ce quartier. Historiquement, différentes ethnies habitaient dans différents quartiers d'Erevan, et il est possible de citer l'exemple des musulmans et des juifs qui avaient leurs propres lieux de culte et de culture. Le quartier de Firdous était principalement habité par des musulmans. Dans les années 1990, les Iraniens s'y sont installés pour le travail. Je me souviens qu'en 2015, un des résidents a dit qu'il voulait nettoyer et embellir Firdous, et même y ériger une statue de Ferdowsi. Autre point important : les rues centrales de la ville ont été renommées au fil des ans, mais le quartier de Firdous a toujours gardé son nom.

« NH » - Pendant l'ère soviétique, les autorités n'ont pas démoli ce quartier. Cependant, après l'indépendance, divers gouvernements ont élaboré de nouveaux plans pour démolir le quartier. Et après la révolution de 2018, contrairement à ce qui avait été annoncé, à savoir qu'aucun bâtiment de valeur historique et culturelle n'y serait démoli, c'est l'inverse qui s'est produit et un célèbre bâtiment a été démoli et un deuxième subira probablement le même sort. Comment interprétez-vous ce phénomène ?

T. A. - Vous savez, à partir des années 1990, les intérêts commerciaux ont commencé à jouer un rôle important, et en raison de la faiblesse des autorités de la ville, la partie centrale du quartier a été cédée au business, qui a sa propre méthodologie en matière de vandalisme. Ainsi, le quartier n'est délibérément pas développé. Ils laissent les bâtiments s'effondrer, puis viennent dire qu'il ne reste plus qu'à les démolir.

S. K. - Pour certaines personnes, Firdous évoque de mauvais souvenirs, les années sombres des années 1990, où l'on pouvait y acheter quelque chose sur le marché pour deux kopecks. Aujourd'hui, quand on parle de Firdous, on ne parle que d'un ou deux bâtiments caractéristiques, mais on n'évoque jamais les valeurs non matérielles du quartier.

T. A. - Des histoires orales et des photos montrent que les résidents se souviennent de l'histoire du quartier. En laissant les quartiers à l'abandon, on oblige les gens à partir, ce qui est dangereux, car la région perd progressivement son identité.

« NH » - Comment préserver ce quartier aujourd'hui ?

T. A. - Comme je l'ai dit, Firdous est déjà en ruines. En tant que chercheur, je ne peux pas parler de l'avenir. Mais s'ils le permettent, il est possible, avec l'aide de différents architectes, d'étudier comment revaloriser ce quartier et comment ne pas endommager les bâtiments architecturaux existants. Mais malheureusement, à chaque fois, une partie du quartier est attribuée sans consultation à telle ou telle entreprise.

S. K. - De plus, la reconstruction des quartiers abandonnés est très difficile. Mais lors de nos rencontres, les habitants se sont dits prêts à investir et à améliorer les espaces ouverts pour que le quartier puisse retrouver son apparence d'antan avec ses artistes, son artisanat ancien, ses rencontres culturelles, ses petits cafés et ses kiosques chaleureux et intimistes. ■

Propos recueillis par

Aren KERTECHIAN


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Dernière mise à jour : 13/07/2020 16:03 
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