ANALYSE – Les élections municipales à Gyumri

Quelques enseignements à retenir

Après une campagne mouvementée, les élections municipales de la 2e ville de l’Arménie ont eu lieu le 30 mars dernier et le résultat du scrutin est plus que bizarre. Aucune formation politique n’a obtenu la majorité. Le parti au pouvoir, le Contrat-Civil, fortement mobilisé, n’a eu que 36,2% des votes, « Notre ville » (émanation de « Bativ Unem » de Serge Sarkissian), 15,5%, l’ « Alliance Hayastan » proche de Robert Kotcharian, 6,1%, « Ma Communauté Puissante » de Karen Simonian 8,8%, … Cinq partis ou blocs de partis, ayant atteint le seuil réglementaire (selon la loi électorale : 4% pour les partis politiques, 6% pour les blocs), sont habilités à siéger au conseil municipal. 

La déception est grande pour l’« Alliance européenne », soutenue par les organisations et partis pro-européens, qui n’a eu que 4,4%. Levon Barseghian, tête de liste, n’a pas réussi à réunir sur son nom le nombre de voix réglementaire pour faire partie du conseil municipal. 

L’étrangeté du scrutin est la 2e place à laquelle s’est hissé le Parti communiste avec 21% des voix.  

Régularité du scrutin

Bien entendu, la question de la régularité a attiré l’attention des médias. Le Media Center a invité les représentants d’ONG qui ont observé la campagne électorale et le déroulement du vote le jour j. Le très médiatique Daniel Ioanissian (Union of Informed Citizens) et Gevork Kutanjian ont rendu compte de leurs observations. Ils ont fait état d’un certain nombre d’irrégularité telle que l’utilisation des moyens de l’État par le Contrat Civil, de tentative d’influencer les électeurs au moyen d’achat de vote par les éléments proches de la formation se réclamant de Robert Kotcharian, … En outre, il a été signalé qu’un membre de la Douma d’État de la Fédération de Russie était intervenu en faveur de l’« Alliance Hayastan » (proche de R. Kotcharian/FRA-Dachnaktsoutioun).

Cependant, bien qu’il y ait quelques irrégularités ici et là, le résultat du vote est considéré globalement comme reflétant le choix des habitants de Gyumri.   

Réactions

Dans le camp des vaincus, les commentaires vont de l’étonnement à la déception. Harutyun Mkrtchian, homme politique, s’insurge contre « les usurpateurs », « les dinosaures de la politique », les forces de la 5e colonne inféodées au Kremlin qui ont convaincu d’une manière ou d’autre les habitants de Gyumri de voter pour eux. Il regrette fortement le peu de voix recueillies par Levon Barseghian, candidat pro-européen, qui tout au long de la campagne avait présenté les différents aspects de son programme conforme aux besoins réels des habitants de la ville.  Anahid Adamian, vice-présidente du parti « La République », estime, de son côté avec amertume, que la population a cédé aux discours enflammés, au lieu de tenir aux exigences d’une bonne gestion des affaires de la cité. Elle reproche au gouvernement de ne pas réaliser les objectifs annoncés de la Révolution de velours, se contentant de déclarations, ce qui a entraîné une profonde déception et un désintérêt à l’égard des forces démocratiques. 

L’analyse de Davit Stépanian, critique modéré mais objectif de la vie politique arménienne, tire la sonnette d’alarme. Il met en garde les forces démocratiques contre la perspective d’un glissement de la situation arménienne vers le scénario géorgien. En effet, après un vote libre et transparent en 2012 en faveur du parti d’Ivanishvili, homme d’affaires pro-russe, on assiste aux restrictions à la liberté décidées par son parti « Rêve géorgien », aux élections truquées (en 2024) et à la dérive autoritaire. Si, à l’instar des habitants de Gyumri, les électeurs dans leur majorité, en 2026 (élections parlementaires en Arménie), se laissent tenter par la même tendance, ce sera le retour en arrière et la prise de pouvoir par les forces pro-russes induisant de nouveau la corruption, l’autoritarisme et la dépendance du pays. 

Quant au parti au pouvoir, son représentant, Arsène Torossian, ancien ministre de la Santé et membre de la Direction, relativise, sur FactorTV la déclaration du parti à Gyumri présentant le score obtenu comme une victoire électorale. Il admet l’existence de la déception parmi les habitants à l’égard de l’action gouvernementale, comme cause du niveau insuffisant du score. Il souligne néanmoins que le Contrat Civil a obtenu une augmentation de voix favorables par rapport au vote de 2021.

Pour sa part, le Premier ministre Pachinian a félicité les forces politiques participantes pour « la libre et la juste élection » du 30 mars.

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L’échec des forces démocratiques à Gyumri est-il le prélude à un recul plus important de ces forces au niveau national lors des élections générales de 2026 ?  

La côte de popularité du gouvernement et du Contrat Civil a fortement baissé. Cette baisse est la conséquence des hésitations à mettre en œuvre ce sur quoi ils ont été élus à différentes occasions. Leurs promesses n’ont pas été entièrement tenues. Le mécontentement s’étend au sein des segments de la société qui avaient soutenu Nikol Pachinian. Par ailleurs, la stratégie électorale visant à polariser les protagonistes, notamment en juin 2021, diabolisant les anciens qui avaient effectivement pillé les deniers publics et offert les pans entiers de l’industrie au capital russe, ne semble plus opérationnelle en l’état actuel des déceptions et des difficultés de la vie quotidienne. 

De plus, « le parti de l’étranger » est à la manœuvre. La 5e colonne reste une menace permanente et à tout moment pourra s’activer et devenir plus agressive compte tenu des moyens financiers et matériels dont elle dispose du fait de la Russie.

Ces éléments tangibles de la partie visible de l’iceberg étant soulignés, il convient de porter l’attention sur un aspect feutré et moins facile à appréhender de la société arménienne dans son ensemble. La population reste encore sous l’influence des valeurs et méthodes héritées de l’ère soviétique. L’éducation nationale et l’enseignement supérieur n’ont pas opéré une alternative démocratique. La société n’est pas versée définitivement dans le camp dont les valeurs promeuvent les droits de l’homme et la démocratie en générale. Une partie importante de la population n’a pas intériorisé ces valeurs de liberté et de démocratie. Certains segments de la société, sensibles au conservatisme sociétal et à la tradition passéiste, semblent être enclins à préférer les partisans d’un système de fermeté voire autoritaire. La survivance des méthodes et du mode de pensée à la soviéto-mongole est due au fait que la révolution de velours de 2018 et 7 ans de gouvernement Pachinian n’ont pas pu propulser la pensée politique à un stade moderniste.

Armand M.