Une publication sur la page Facebook de l’éditeur du site arevelk.am nous offre l’occasion de revenir sur le centenaire de « Haratch ». Malgré son caractère diffamatoire, peu compatible avec la réputation du site et paradoxal pour un supposé hommage à Schavarche Missakian, fondateur de « Haratch », cette publication soulève des questions de fond que nous souhaitons examiner, indépendamment de sa charge polémique.
D’autant plus que depuis plus d’un an, le site arevelk.com réalise une série d’entretiens intéressants sous le titre « Conversation sincère », auxquels « Nor Haratch » a également participé. Par ailleurs, le site « Arevelk » reproduit souvent les éditoriaux et d’autres articles de « Nor Haratch ».
Par conséquent, nous profitons de cette occasion à notre tour pour avoir une conversation sincère avec l’éditeur
d’« Arevelk ».
Le 2 août, nous avions mis en lumière l’attachement indéfectible de Schavarche Missakian à l’indépendance de la presse. Toutefois, ce mérite, si remarquable soit-il, ne constitue pas son unique legs : sa mission de formation d’une nouvelle génération lettrée peut être considérée comme sa contribution la plus précieuse, s’inscrivant dans un vaste projet de reconstruction identitaire arméno-diasporique.
Ainsi, sous le titre « Au-delà de la rhétorique, je pose une question », l’éditeur d’« Arevelk » écrit :
« Comment osez-vous vous présenter comme le successeur et héritier de Schavarche Missakian, alors que jour et nuit vous décochez vos flèches contre la Dachnaktsoutioun ?
Si le nom de Schavarche Missakian n’avait pas existé, vous ne seriez même pas un simple soldat de la presse…
Je vous connais, je vous connais très bien, je reconnais votre espèce. Quoi que vous fassiez, que vous vous élèviez vers les cieux ou que vous vous abaissiez jusqu’aux tréfonds, jamais vous ne deviendrez une signature respectable, jamais vous ne vous ferez un nom, car depuis le commencement, vous n’existez tout simplement pas…
Votre entrée dans le journalisme n’est que le fruit du hasard, que vous avez ensuite transformé en gagne-pain, en prétexte pour collecter des photographies et voyager de ville en ville…
Où vous situez-vous dans le paysage de la presse arménienne ? Et où se trouve le grand Schavarche Missakian ?
Marchands d’idées que vous êtes…
À bon entendeur, salut. »
En faisant abstraction de la négation des principes élémentaires du journalisme et de la liberté d’expression que manifeste cette publication, ainsi que de son leitmotiv qui demeure véritablement incompréhensible, celle-ci offre néanmoins une excellente occasion de souligner et d’apprécier la mission que s’était donnée Schavarche Missakian dans la formation d’une nouvelle génération d’intellectuels.
La phrase « Si le nom de Schavarche Missakian n’avait pas existé, vous ne seriez même pas un simple soldat de la presse…» peut paraître injurieuse au premier abord, mais elle exprime tout simplement une vérité. Elle caractérise avec justesse le plus grand mérite de Schavarche Missakian : la formation d’une nouvelle génération d’écrivains. Il sut solliciter de jeunes talents inexpérimentés pour qu’ils deviennent des soldats de l’écriture. Ils avaient besoin d’encouragement et de vision. L’avenir leur appartenait. Bénis soient les dirigeants qui ont la capacité de faire émerger de nouvelles générations intellectuelles.
À cette occasion, il est réjouissant de constater que « Haratch » soit devenu l’objet de mémoires universitaires, rédigés par des étudiants des chaires d’arménologie en France et en Hongrie. Le mémoire de fin d’études IMAS de l’INALCO de Maral Garabed Pouchoudjian a déjà été publié dans le numéro du 2 août de « Nor Haratch ». En étudiant le contenu des cinq premières années de « Haratch », elle démontrait comment ce journal, né avec la communauté arméno-française post-génocidaire, constituait un moyen de restructuration identitaire pour la diaspora arménienne établie en France.
La plupart de ses membres ne maîtrisaient ni le français ni l’arménien ; « Haratch » assuma donc la mission de forger une nouvelle identité arméno-diasporique pour cette multitude qui avait tout perdu. Cette génération se trouvait contrainte de tout recommencer à zéro. Schavarche Missakian rassembla autour de lui des collaborateurs lettrés ainsi que de jeunes provinciaux qu’il encouragea à rédiger des correspondances. Il corrigea et publia leurs écrits dans le journal, et ceux-ci devinrent par la suite les protégés de « Haratch ».
J. Tch. ■
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