Pressentant la montée des tensions en Syrie, le turcologue membre de l’académie des sciences, Ruben Safrastian avait évoqué vers la fin de l’année dernière, sur la plateforme d’information CivilNet, le soutien d’Ankara aux forces jihadistes, mais avait exprimé sa conviction que ce soutien serait discret et viserait à affaiblir Bachar al-Assad et non son élimination. Cependant, dès le mois de décembre, les événements se sont accélérés après la prise d’Alep pour aboutir à la fuite du président syrien et l’installation à Damas d’un nouveau régime dirigé par Ahmed al-Sharaa (chef jihadiste appelé Abu Mohammad al-Jolani) fortement soutenu par la Turquie (voir NH N° 437 à 439 en particulier). L’implication d’Ankara qui a permis la chute du régime était évidente pour tout le monde.
L’effondrement foudroyant, comme un château de cartes, du pouvoir baasiste et les inquiétudes suscitées chez les groupes ethniques et religieux minoritaires ont laissé peu de place, dans les médias arméniens, aux commentaires concernant les Kurdes dans la nouvelle configuration géopolitique au Proche-Orient, où la Turquie s’arroge désormais un rôle prépondérant.
Contrairement au Kurdistan irakien (nord-Irak) et la région de peuplement kurde de Turquie (sud-est de la Turquie), assez homogène sur le plan de la composition ethnique, la zone kurde en Syrie (nord-est avec Qamishli pour chef-lieu) comprend un élément arabe dominant. Dans cette région, le Parti de l’union démocratique (PYD), dirigé par Saleh Muslem, est l’émanation en quelque sorte du PKK de Turquie. Le PYD est très actif au sein de l’administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie, appelée le Rojava, fondé en 2013.
Le bras armé du PYD est constitué par la milice des Unités de protection du peuple (PYG/PYJ) qui forme avec d’autres groupes paramilitaires arabes ou chrétiens les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par le Général Mazloum Abdi. D’après le Général américain Stephan Townsend, les Kurdes représentent 40% des troupes des FDS.
L’AKP (Parti de la Justice et du développement) de Recep Tayyip Erdogan affirme que l’appel à déposer les armes d’Abdullah Öcalan en février 2025 vise le désarmement des FDS et des PYG (branche armée du PYD). Saleh Muslem (PYD) prétend, pour sa part, que la lettre d’Öcalan ne dit rien sur le désarmement en Syrie.
L’offensive puis la prise de la ville de Raqqa par les forces de Damas, qui a abouti à l’expulsion des éléments militaires kurdes, les incursions de l’armée turque dans la zone frontalière contre les infrastructures et concentration de combattants kurdes créant ainsi un climat d’insécurité pour la population civile, la répression contre le déclenchement d’actions militaires, le 10 mars, dans la région alaouite (littoral syrien) qui provoque la peur d’un massacre de la population et enfin, la menace d’un arrêt de soutien américain aux Kurdes semblent persuader les FDS de signer un accord avec les autorités de transition à Damas (11 mars).
Ruben Safrastian estime, sur la 1ère chaîne publique TV1, que l’élément déterminant (« la clé ») forçant les Kurdes à accepter les termes de l’accord en question, a été la pression américaine, à la suite de « la rencontre du général américain avec le dirigeant kurde » (sic). L’accord stipule l’intégration de l’administration kurde dans l’Etat central, la dissolution des structures autonomes, ainsi que l’intégration des milices dans l’armée syrienne.
Les Américains, comme les Turcs, ont opté pour le maintien de l’intégrité territoriale de la Syrie. Le pouvoir à Ankara souhaite la « dilution » des organisations kurdes dans un cadre étatique centralisé syrien sur lequel il exerce une forte influence, ce qui équivaudrait au contrôle de la situation. Ce faisant, Ankara s’attend que la zone kurde en Syrie ne puisse plus constituer un point d’appui pour les Kurdes, notamment le PKK de Turquie.
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Cette architecture avec l’appel récent du chef du PKK en prison devrait assurer une certaine accalmie. Cependant, elle n’est pas à l’abri des secousses et changement d’alliance. Le processus de pacification nécessitera une vigilance appuyée sur une mobilisation des ressources turques. L’expert turcologue considère que, compte tenu de la capacité limitée de la Turquie comme puissance moyenne, Ankara ne pourra pas agir de la même manière en Syrie et au Sud-Caucase. Il préférera donc éviter les soubresauts ingérables dans ce dernier. Si l’on considère cette hypothèse optimiste, la Turquie, retenue sur le théâtre syrien, devrait prêcher la modération à son allié azéri vis-à-vis de l’Arménie.
Quoi qu’il en soit, la Russie poutinienne, elle, dispose encore des leviers pour s’immiscer dans les affaires du Sud-Caucase par son proxy azéri à l’extérieur et à l’intérieur de l’Arménie, par la 5ème colonne pro-russe. Ce qui devrait « rassurer » Erevan en l’état actuel des choses, c’est que Washington et Moscou ont le regard tourné vers l’Ukraine et n’ont pas intérêt à l’éclatement d’un conflit armé au Sud-Caucase, jusqu’à la mise en place d’un cessez-le-feu en Ukraine. Le récent coup de téléphone de Mike Waltz, conseiller pour la sécurité nationale, à Bakou est interprété comme une démarche visant à retenir l’Azerbaïdjan de tout action susceptible de créer un foyer de tension.
Le gouvernement arménien devrait saisir l’occasion de cette disposition favorable des principaux acteurs internationaux et régionaux au maintien du statu quo au Sud-Caucase, pour s’approcher des Européens qui cherchent à s’organiser militairement. Le président Erdogan a dépêché son chef d’état-major de l’armée à Paris, sans doute pour proposer la contribution turque à la formation d’un pôle militaire européen. L’Arménie ne pourra-t-elle pas envoyer un représentant pour montrer sa disposition à y participer dans la limite de ses moyens ? Le rapprochement effectif de l’Arménie avec l’Europe et non des annonces à effet de manche et des déclarations sans lendemain, est de nature à renforcer la sécurité du pays. ■
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