Par Albert GRIGORYAN
Senior Business Developer, ancien Délégué Pays & Directeur des Représentations d’Engie en Russie et en Ukraine (2012-2022)
Chaque diaspora a son modèle. Le cas arménien présente les traits spécifiques suivants : Une grande partie de la diaspora arménienne s’est formée en l’absence d’un État souverain et après une série d’épreuves tragiques de la fin du XIXe au début du XXe siècle. L’Arménie ‘’russe’’ a été “épargnée’’ certes, mais elle a accueilli des centaines de milliers de réfugiés rescapés des massacres et du génocide. Ceux qui ont réussi à s’en sortir et à trouver un refuge dans les régions limitrophes de l’Empire Ottoman ont ainsi formé par la suite la majeure partie de la diaspora arménienne du XXe siècle. Ce contexte particulier a façonné une relation souvent symbolique et mémorielle, voire idéalisée avec l’Arménie soviétique pendant 70 ans, puis avec l’Arménie indépendante depuis 1991.
En conséquence, les perceptions et les attentes vis-à-vis du pays peuvent varier considérablement selon les trajectoires individuelles. Ceux qui, comme moi, ont quitté l’Arménie soviétique ou l’Arménie post-soviétique après y avoir vécu plusieurs années, conservent un lien plus direct avec les réalités contemporaines du pays. Cette expérience vécue crée parfois un décalage avec les anciennes vagues de la diaspora, dont la relation à l’Arménie est souvent méditée par des récits familiaux, culturels ou communautaires plutôt que par une expérience personnelle du territoire et de ses enjeux actuels. A fortiori, quand cette ancienne diaspora a pour référence l’Arménie occidentale dans l’Empire Ottoman et non l’Arménie orientale dans l’Empire russe.
D’où l’impression que cette ancienne diaspora se fonde sur un modèle sans Etat (l’Arménie occidentale n’a jamais été élevée au rang d’Etat souverain à l’époque contemporaine dans le système international) alors que la nouvelle diaspora s’est bâtie sur un modèle avec Etat (République d’Arménie soviétique puis l’Arménie indépendante).
Installé en France depuis près de vingt-huit ans, j’appartiens à cette génération d’Arméniens arrivés en Occident dans les années 1990, porteurs d’une mémoire vivante du pays, de ses enjeux, de ses défaillances, de ses transformations et de ses défis. Mon expérience en France et en Russie (où j’ai été expatrié pour un grand groupe français pendant plus de 10 ans) me confère un rapport particulier avec l’ancienne diaspora arménienne en France, et débouche sur un constat : il existe un décalage profond – tantôt silencieux, tantôt conflictuel – entre ceux qui ont récemment quitté l’Arménie et ceux qui sont nés et ont grandi dans leur pays d’accueil. Ce fossé ne se limite pas à des différences culturelles ou linguistiques, il renvoie à la manière même dont l’Arménie est perçue, comprise et soutenue.
On le sait tous, la diaspora arménienne n’a jamais été un bloc homogène. Elle s’est constituée à travers des vagues successives marquées par des contextes historiques très différents : génocide de 1915, exil soviétique, effondrement de l’URSS, guerre du Haut-Karabakh, crise économique ou instabilité politique avec ses guerres, coups d’Etat et révolutions au Proche-Orient. Ceux qui sont nés et ont grandi en Arménie portent sur eux la réalité du terrain : tremblement de terre, mouvement du Karabakh, déclaration de souveraineté en 1990, putsch d’août 1991, référendum d’indépendance du 21 septembre 1991 et pour finir mort de l’URSS en décembre 1991… sans compter le blocus, les pénuries, la guerre, l’échec des réformes, les espoirs déçus. Pour ces mêmes Arméniens post – soviétiques le rapport au pays est souvent empreint de nostalgie mais aussi de critiques car ils sont les témoins vivant d’une expérience difficile ancrée dans leur chair. À l’inverse, ceux qui vivent à l’étranger depuis maintenant quatre ou cinq générations entretiennent un lien plus symbolique voire charnel avec l’Arménie tant ils sont façonnés par la transmission d’une mémoire familiale, les récits communautaires et les représentations culturelles.
Ce décalage se manifeste par des représentations différentes des enjeux dont le principal est le rôle de la Russie et les relations avec l’Occident (l’UE et les Etats – Unis). Depuis la guerre du Haut – Karabakh en 2020 – 2023, les relations entre l’Arménie et la Russie se sont peu à peu détériorées. Le sentiment d’abandon ressenti par une bonne partie de la population arménienne d’Arménie et de la diaspora dans son ensemble, face à la passivité de Moscou durant le conflit, a contribué à la remise en question de l’alliance traditionnelle entre les deux pays. C’est dans ce contexte que l’Arménie a réorienté sa politique vers l’Union européenne et les États-Unis. Ce mouvement progressif vers l’Occident ne signifie pas une rupture avec la Russie, mais marque une volonté croissante d’émancipation et de respect d’une dignité nationale. Il reflète aussi une prise de conscience des limites du modèle de sécurité actuel, et une recherche d’ancrage plus affirmé dans la sphère euro-atlantique… toutefois, certains cercles traditionnels de l’ancienne diaspora ainsi que les forces d’ancien régime en Arménie continuent de voir Moscou comme un allié historique incontournable alors que de plus en plus de citoyens d’Arméniens vivant dans cette République en transition expriment une défiance croissante nourrie par des rebondissements récents.
D’une part, le rapport entre l’État et l’Église : les initiatives du Premier ministre visant à démontrer la prééminence de l’État sur l’Église apostolique, la conformité de l’élection du Catholicos de tous les Arméniens avec la Réglementation interne de cette même Eglise sont perçues comme une modernisation nécessaire, voire un assainissement vital des relations entre le politique et le religieux mais aussi entre la religion et la société, ou à l’inverse comme une atteinte à l’identité nationale, comme si ‘’l’Eglise – Nation’’ était supérieure à l’Etat.
D’autre part, le désenclavement de la République d’Arménie : les négociations autour de l’ouverture de la frontière arméno-turque et autour du déblocage des communications régionales sont perçues dans la République d’Arménie comme des opportunités économiques et stratégiques dans le cadre de l’agenda du Carrefour de la Paix alors qu’elles suscitent souvent des craintes sécuritaires, voire des accusations de compromission de la part de celles et de ceux qui en Arménie comme dans la diaspora continuent de voir non sans fatalisme la patrie comme un acteur condamné à l’impuissance sans le parrainage de la Russie.
Comme il n’y a pas de fatalité, ces divergences, voire ces fractures ne sont pas irréconciliables. Ce sont même des expressions d’une volonté commune : faire vivre l’Arménie souveraine. Pour cela, il est essentiel de créer des espaces de dialogue, de coopération et de confrontation bienveillante des points de vue. Ceux qui comme moi ont un profil à cheval sur l’Arménie et la diaspora peuvent jouer un rôle de passerelles, en explicitant les réalités du pays à ceux qui ne les connaissent que de loin. Simultanément, ceux qui sont les héritiers de l’ancienne diaspora peuvent apporter à ceux qui vivent au pays un savoir-faire, les ressources matérielles et une vision stratégique.
Depuis la révolution de velours en 2018 et en dépit de la guerre de 2020, la République d’Arménie a connu une série de transformations économiques notables qui ont conduit à une croissance soutenue du PIB, une amélioration de la collecte des impôts, une réduction de la corruption, une hausse des salaires et un assainissement des dépenses de l’État et une redistribution des richesses de l’Arménie. Ces évolutions, bien que fragiles, témoignent d’une volonté de modernisation et de stabilisation de l’Etat.
Dans ce contexte, les relations franco-arméniennes se sont renforcées, tant sur le plan diplomatique qu’économique (notamment militaire). La diaspora arménienne de France (post-génocide, post – crise du Proche Orient et post – soviétique), forte de son ancrage dans la société française et de ses réseaux, peut et doit jouer un rôle clé dans le développement des partenariats durables, dans la promotion des échanges commerciaux et dans la valorisation de l’expertise arménienne auprès des acteurs économiques français. Cependant, certaines pratiques que l’on perçoit dans nombre d’organisations agissant dans la diaspora ne doivent pas négliger un détail important : nul autre acteur que le gouvernement arménien ne saurait se substituer à l’État arménien dans ses prérogatives avec le gouvernement de la République française. Il serait d’autant plus regrettable que certains puissent instrumentaliser les leviers communautaires ou électoraux à des fins susceptibles de fragiliser les relations entre les Républiques. Les Français d’origine arménienne comme les Russes d’origine arménienne, sont d’abord des citoyens de leur pays d’accueil avant d’être des descendants des réfugiés de 1915. Car il serait illusoire, voire dangereux de penser que la France puisse un jour sacrifier ses intérêts au nom d’une mémoire arménienne abimée par l’Histoire . La France ne peut entendre et/ou faire entendre la voix des Français d’origine arménienne que si ses intérêts politiques, économiques et financiers propres l’exigent.
Il est dans l’intérêt des Français d’origine arménienne d’encourager l’Etat français à mettre en œuvre son agenda économique et stratégique en Arménie. A nous de tout mettre en œuvre pour intensifier le partenariat stratégique entre les deux Républiques pour leur rayonnement ici et là-bas. Arrêtons d’arméniser la société française avec des marqueurs symboliques et cherchons plutôt à franciser le marché prometteur arménien. Autrement dit, inversons le rôle de la diaspora entre la France et l’Arménie. Sortons des logiques d’une reconnaissance mémorielle pour laquelle la France a déjà tant donné, et cherchons à atteindre une meilleure connaissance entre nos deux Républiques sur les plans stratégique et économique. Bref, si l’on veut que la France donne davantage à l’Arménie encore faut – il d’abord donner encore plus à la France. Dans cette perspective tout le monde est gagnant : l’Arménie qui développe son économie ; la France qui étend son influence et sa puissance ; le ‘’diasporique’’ qui devient l’interface.
Reconnaitre la diversité pour mieux agir ensemble : telle est l’équation à résoudre. Le décalage entre les différentes composantes est réel, mais ce n’est pas une fatalité. C’est LA richesse d’une communauté transnationale aux expériences multiples. À condition de reconnaître ces différences, de les comprendre et de les intégrer, il est possible de construire une relation plus équilibrée, plus lucide et plus efficace avec l’Arménie contemporaine. C’est dans cette reconnaissance mutuelle – entre mémoire et réalité, entre nostalgie et pragmatisme – que réside peut-être la clé d’un engagement diasporique renouvelé à la hauteur des défis que traverse aujourd’hui la nation arménienne.
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