« Le 25 mai 2022, à 22h35, heure d’Erevan, le premier satellite spatial de la République d’Arménie a été lancé en orbite terrestre par un vaisseau Space X depuis une station spatiale à Cap Canaveral, aux Etats-Unis », a déclaré le Premier ministre Nikol Pachinian lors du conseil des ministres du 26 mai. Une nouvelle inattendue pour l’Arménie, qui s’est finalement concrétisée après de nombreuses années d’attente. « Cette initiative a été rendue possible grâce à la coopération entre la société par actions d’État arménienne Geocosmos et la société espagnole Satlantis », a-t-il ajouté.
Un tournant stratégique pour la sécurité de l’État et pour le développement de la filière spatiale sur fond de manifestations quotidiennes de l’opposition parlementaire, plus occupée par les déclarations sur le statut du Karabakh et la prise de pouvoir perdu lors de la révolution de velours, que la sécurité et l’avenir de l’Arménie. Et pourtant le lancement du satellite soulève bien des questions importantes à propos desquelles le front de l’opposition parlementaire devrait tenir des discussions et exiger des auditions.
La première question qui se pose est de savoir comment le gouvernement a mis en place un si important programme scientifique spatial, informationnel, innovant, militaire, stratégique et d’investissement avec l’aide de l’Occident. La Russie ne s’est jusqu’à présent pas prononcée au sujet de cette alliance stratégique de son allié avec les occidentaux. La seconde serait de savoir avec quel argent, quel capital ? Troisièmement, qui va se charger de la gestion technique du satellite ? Quelles services le satellite fournira-t-il ? Dans quelle mesure l’armée russe stationnée en Arménie va-t-elle coopérer avec un système d’information par satellite dirigé par d’autres centres spatiaux ?
L’intérêt constant de l’Occident pour l’Arménie est significatif, notamment pour réduire l’influence russe dans la région. Mais la réunion trilatérale présidée par Charles Michel à Bruxelles le 22 mai a été suivie à l’initiative de la Russie par la dixième réunion de travail des vice-premiers ministres russe, arménien et azéri sur l’ouverture des voies de communication le 3 juin.
L’ouverture des voies de communication était aussi l’un des principaux points à l’ordre du jour de la réunion trilatérale, ainsi que la sécurité et les droits des Arméniens d’Artsakh. La rivalité russo-occidentale est évidente sur ces deux questions, ainsi que sur la démarcation des frontières, bien que l’Occident vise à conclure une alliance de paix beaucoup plus large.
La partie russe a souligné la présence militaire de ses forces de maintien de la paix en Artsakh, par le biais d’un entretien effectué avec le ministre d’État d’Artsakh, Artak Beglarian qui annonçait la nécessité d’une présence à long terme de l’armée russe dans la zone, tout en exhortant l’Union européenne de ne pas se mêler de la résolution du conflit en Artsakh.
Face à ce ballet diplomatique, sur le plan de la politique intérieure, la situation en Arménie reste très agitée. Les manifestations de l’opposition parlementaire se poursuivent. Le 3 juin, l’opposition a tenté de convoquer une session parlementaire spéciale pour adopter une déclaration sur l’indépendance de l’Artsakh afin d’établir des lignes rouges dans la politique étrangère de l’Arménie. La majorité parlementaire a refusé de participer aux discussions, invalidant de ce fait la séance.
Le même jour, pour la première fois, les manifestants rassemblées devant le quartier résidentiel des membres du gouvernement, ont tenté de briser les chaînes de police – sur l’insistance d’Ishkhan Saghatelian – jetant des bouteilles et des pierres sur les forces de l’ordre, qui ont riposté en tirant des grenades assourdissantes sur la foule. En pleine rivalité acharnée entre l’Occident et la Russie, l’opposition parlementaire entend donner un nouvel élan à son mouvement. Les discours prononcés depuis la Place de France appellent à l’établissement d’un double pouvoir en Arménie et par là même à saper manifestement la stabilité interne, ce qui servirait dans le même temps à faire obstacle à la pénétration de l’Occident dans le Caucase du Sud.
J. Tch.