« L’Arménie sans Turcs ! »

« L’Arménie sans Turcs ! »… Voilà le slogan qui incarne aujourd’hui l’idéologie nationaliste de l’opposition parlementaire. L’objectif annoncé n’est pas de construire un État, mais de le sauver. Tout le monde se rappelle comment, jusqu’en 2018, les responsables de l’ancien régime avaient construit un État prospère, libre, indépendant, juste et progressiste…! Mais le peuple a malheureusement détruit ce qu’il avait créé de ses propres mains, sous la houlette d’un « escroc », d’un « aventuriste », d’un « traître »… et pour finir d’un « Turc ».

Par le passé, la lutte contre les Turcs était la base de la lutte de libération nationale. Et aujourd’hui, le but est de les chasser du pays, de s’en isoler. L’Arménie est déjà entourée de Turcs et de Turcs azéris. Outre l’Azerbaïdjan et la Turquie, le sud-ouest de la Géorgie et l’Azerbaïdjan iranien regorgent également d’Azéris. Les Russes, les Géorgiens, les Iraniens, les Américains, les Européens peuvent sans problème traiter avec les Turcs. Mais pas les Arméniens, pas l’Arménie. Et que dira la FRA à ses collègues socialistes lorsqu’elle participera au Congrès de l’Internationale socialiste avec son slogan « L’Arménie sans Turcs ! » ? Que dira-t-elle aux socialistes de Turquie ? Et que dira le Parti républicain lorsqu’il rendra des comptes au Congrès des Partis Libéraux Européens au sujet des réalisations démocratiques et libérales de l’Arménie ? Toujours « L’Arménie sans les Turcs ! » ? Et qu’en est-il de la rencontre secrète de Robert Kotcharian avec Heydar Aliev à Key West et des nombreuses autres rencontres organisées auparavant ? Et que dira l’Église apostolique arménienne au patriarcat de Constantinople, qui dépend de la Turquie et qui traite tous les jours avec les Turcs ? Devra-t-elle faire un choix entre la Turquie et l’Arménie ? Abandonner son peuple, son patrimoine, ses propriétés, son histoire ? Et que fera le Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, qui a intenté une action en justice pour récupérer le Catholicossat de Sis ? Devra-t-il laisser tomber ? Et que dire de l’histoire des Arméniens sous la domination ottomane, de tous les fonctionnaires arméniens qui servaient dans son gouvernement, des marchands, des artistes, des artisans, des paysans qui y ont travaillé et vécu avec les Turcs ou combattu contre eux ? Faut-il oublier l’Arménie occidentale et son héritage ? Faut-il aussi oublier la fraternisation de la FRA avec les Jeunes-Turcs lors de la Révolution de 1908, la signature des accords de Kars et de Moscou avec les Turcs en 1920-1921 ? Doit-on nier l’histoire d’un siècle des Arméniens de la diaspora et le fait que la génération qui a survécu au génocide soit née en Arménie occidentale, en Cilicie et ait vécu avec les Turcs ? Pour créer une « Arménie sans Turcs », il faut laver le cerveau du peuple et effacer l’histoire des relations arméno-turques de la mémoire des Arméniens, car elles équivalent à une trahison, à une profanation. Toutes ces histoires ne pourront que souiller l’imagination et l’éducation des jeunes générations.

Toutes les manifestations de la peur profonde des Turcs, de haine et de racisme à leur égard sont résumées dans cet unique slogan. Jusqu’à présent, la figure du Turc suscitait la lutte pour la liberté, la justice, la protection des droits des peuples, la reconnaissance du Génocide, le combat contre le négationnisme, les poursuites contre les crimes de guerre ainsi que la protection du patrimoine culturel et des valeurs civilisationnelles. Tout cela a subitement disparu. Mais demain, avec qui les responsables de l’opposition signeront-ils les négociations pour l’Artsakh et les accords de délimitation et de démarcation des frontières de l’Arménie ? Oseront-ils enfreindre l’accord du 9 novembre ? Oseront-ils s’opposer à Poutine ? Jusqu’à présent, ni la FRA, ni Robert Kotcharian, ni Serge Sarkissian n’ont évoqué ce point. En fait, ce qui sert de slogan à la lutte politique pour haranguer les foules n’est qu’un déni pur et simple de l’Artsakh et des droits des Arméniens d’Artsakh. Si l’opposition arrive au pouvoir à coups de « L’Arménie sans Turcs », elle se sera abaissée au niveau d’Aliev le raciste, qui rêve d’un Azerbaïdjan sans Arméniens. Il n’y aura plus aucun sens à aller devant la Convention européenne des droits de l’homme pour protester contre la politique anti-arménienne en Azerbaïdjan.

Heureusement, face à cette grande comédie, le gouvernement mène un important travail diplomatique, de Moscou aux États-Unis en passant par la Chine et l’Inde, en ayant recours au dialogue et aux négociations afin de sauver l’Arménie et l’Artsakh de l’éventualité d’une seconde guerre.

Si seulement ceux qui scandent « L’Arménie sans Turcs ! » prenaient des leçons des Turcs, qui ont réussi à produire des drones « Bayraktar », à construire une armée, un État, à développer une stratégie offensive et à mener une politique multipolaire flexible…

J. Tch.