– « Tirer des leçons de son ennemi ? N’est-ce pas un péché moral ? Et quel ennemi ! Le Turc génocidaire ! Prenons l’exemple des Juifs. Un Juif pourrait-il moralement se permettre de tirer des leçons des Allemands ? Dès lors, comment un Arménien pourrait-il oser tirer des leçons des Turcs ? Tirer des leçons des Turcs qui fabriquent des « Bayraktar » ? Et puis quoi encore ! Que reste-t-il de ta dignité d’Arménien ? Si c’est comme ça, prends des leçons de génocide, imite tout ce que font les Turcs : nie le génocide, déforme les faits historiques, sois aussi nationaliste que Talaat ou Kemal. Tant que tu y es, adopte la politique panturquiste, défend leur ministre des Affaires étrangères qui fait le signe des « Loups gris » face aux manifestants arméniens. Aurait-il été possible aux Turcs de « produire des Bayraktar », de construire « une armée et un pays » et de mener « une politique multipolaire flexible » sans le génocide, sans la déportation des Arméniens d’Arménie Occidentale, sans le déni du crime ? »
Ces paroles ne sont pas d’un satiriste, ni de Hagop Baronian ou de Yervant Odian, ou de Ler Kamsar, mais de Khatchig Der Ghougassian. Et précisons ici qu’il ne s’agit pas d’un nouveau satiriste, mais d’un professeur en relations internationales en Argentine qui, en réponse à l’éditorial du 12 mai 2022 (n° 1736) de Jiraïr Tcholakian intitulé « L’Arménie sans Turcs », a signé un article intitulé « L’envers de l’invitation à tirer les leçons des Turcs qui fabriquent des Bayraktar » dans le numéro du 8 juin du journal « Horizon » de Montréal (voir en page 8).
Et si l’on se demandait simplement : pourquoi ne serait-il pas possible de tirer des leçons de l’ennemi ? D’où sort cette injonction, de quelle science politique, diplomatie ou éthique ? Au contraire, la première leçon devrait être de tirer des leçons de son ennemi, de ne pas sous-estimer ses forces et de ne pas surestimer ses propres forces. Adopter l’exemple d’une nation qui réussit pour justifier une position, que la classe intellectuelle de cette nation fait très attention à distinguer la « nation allemande » du « régime nazi ». Et qui a dit que les Juifs n’avaient rien appris des Allemands ? Regardez les think-tanks qu’ils ont créés, la machine d’information et de propagande, la capacité de contrer, de réagir rapidement et de lutter contre tout phénomène antisémite ou fasciste…
Les forces politiques de la « Résistance » qui se sont rassemblées derrière le slogan « L’Arménie sans Turcs », ont tout simplement choisi une expression raciste comme le slogan le plus emblématique. Une position impardonnable de la part de ces forces qui prétendent briguer le pouvoir et diriger l’État arménien. Surtout lorsque ces mêmes forces politiques – la FRA, Robert Kotcharian et Serge Sarkissian – du temps où elles étaient au pouvoir, ont négocié avec les Turcs et ont même voulu ouvrir les frontières et établir une alliance.
Mais la position politique la plus problématique et la plus destructrice de l’opposition « résistante » n’est pas les Turcs en eux-mêmes, mais leur utilisation pour nier le Parlement élu démocratiquement selon la Constitution d’Arménie et le gouvernement qu’il a formé. Cher Monsieur le professeur, quel Juif oserait nier l’autorité d’un gouvernement élu démocratiquement ? La place de l’opposition parlementaire est au Parlement et non dans la rue. En refusant l’élection d’une force politique qui a obtenu 54% des suffrages, en qualifiant le Premier ministre du pays de « Turc », ils renient la Constitution et les fondements de l’État, en un mot, la sécurité du pays. Et le peuple qui a élu le Premier ministre, sont-ils également des « Turcs » ? Est-ce là une attitude politique appropriée pour ces forces politiques de la « Résistance » ?
Comme en 1920-1921, l’Arménie est aujourd’hui prise en tenaille entre la Russie et la Turquie. La défense de l’État, le renforcement de l’armée, la préparation des forces d’autodéfense restent les premiers impératifs pour la survie de l’État.
Un dernier mot sur les «Bayraktar». Khatchik Der Ghougassian ne semble pas encore bien mesurer la signification symbolique de «Bayraktar». Il est devenu un symbole de l’échec de l’armée russe à s’emparer de Kiev pendant la guerre d’Ukraine, ainsi qu’en Libye et en Syrie. En Artsakh, il a permis la victoire contre les forces arméniennes. Les Ukrainiens ont créé une chanson dédié à lui. La demande de cette arme et sa propagation sont si grandes que demain il ne sera pas surprenant que pour l’opinion publique internationale, les mots Turc ou Turquie évoquent non pas le génocide, mais le « Bayraktar» comme symbole de « la lutte de libération et de victoire ».
Et celle-là est la plus grande défaite de la société arménienne, de la Cause arménienne, de la pensée politique et scientifique de l’Arménie.
Et dire que des leçons ne doivent pas être tirées…
J. Tch.