Le 24 avril, journée d’unité

Pendant des décennies, la commémoration du génocide du 24 avril représentait un événement unissant les Arméniens. Mais aujourd’hui, elle est devenue un outil de manipulation politique à la fois en Arménie et dans la diaspora. La raison en est la volonté du gouvernement arménien d’établir des relations diplomatiques avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, qui est devenu une ligne rouge au sein de la société arménienne, surtout depuis l’effondrement de l’Union soviétique. En 2009, Serge Sarkissian avait utilisé la « diplomatie du football » comme stratégie de rapprochement avec la Turquie pour rompre l’alliance stratégique turco-azerbaïdjanaise. Mais très rapidement, cette initiative s’est heurtée à l’opposition d’un certain nombre de cercles arméniens, en particulier de la FRA, bien qu’avec une opposition beaucoup plus modérée. Ce fut également le cas sous le règne de Levon Ter-Petrossian, partisan de l’établissement de relations diplomatiques avec la Turquie sans conditions préalables, ainsi qu’avec l’Azerbaïdjan.
Historiquement, au cours de la première période d’indépendance de l’Arménie, la FRA avait elle-même été contrainte de négocier avec la Turquie kémaliste et les Tatars turcs de Bakou. Il est inévitable que le pouvoir en place soit obligé d’établir des relations normales avec ses voisins pour le développement du pays, compte tenu des intérêts supérieurs de l’État. Mais il existe des facteurs bloquants. Les relations Arménie-Turquie, Arménie-Azerbaïdjan demeurent hostiles, conséquence de siècles de conflits, de guerres, de politique anti-arménienne et génocidaire, d’accaparement des terres et de violations, mais aussi conséquence de la politique des grands empires consistant à monter les minorités les unes contre les autres.
Dans l’état actuel des choses, des négociations sont nécessaires afin de contrer les menaces quotidiennes azéro-turques nées de la défaite militaire de 2020, de lever le blocus autour de l’Arménie et d’utiliser la guerre russo-ukrainienne pour prévenir le danger d’un deuxième front contre la Russie au Haut Karabakh.
Le récent avertissement du Premier ministre concernant la nécessité de « baisser la barre » sur l’Artsakh conformément à la demande de la communauté internationale a provoqué la colère d’opposition parlementaire, dénonçant une cession de l’Artsakh à l’Azerbaïdjan, une rhétorique qui s’inscrit malheureusement dans la continuité des actions revanchardes menées contre Pachinan depuis 2018. On comprend encore moins l’opposition de Serge Sarkissian, qui était pourtant le maître en 2009 dans le processus de rapprochement avec la Turquie.
Le gouvernement arménien s’efforce tant bien que mal de se remettre des conséquences économiques des sanctions imposées à la Russie avec un minimum de dommages. L’implication de l’Union européenne dans le processus de négociation arméno-azerbaïdjanais a des répercussions économiques et politiques positives, qui peuvent atténuer les graves conséquences du blocus par la partie russe et prévenir le déclenchement éventuel d’une nouvelle guerre.
Afin de conserver son pouvoir lors des prochaines élections turques, Erdogan – sur l’insistance de l’Occident et en particulier des États-Unis – a accepté d’entamer des négociations avec l’Arménie. En encourageant un rapprochement arméno-turc, les États-Unis entendent réduire l’influence russe sur l’Arménie. Cependant, à l’occasion de la commémoration du 24 avril 2022, deux événements ont eu lieu qui pourraient entraver le processus de rapprochement arméno-turc. Premièrement, la déclaration du président Biden à l’occasion de la journée de commémoration du génocide arménien et le geste du ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, en réponse aux manifestants arméniens en Uruguay : le signe de ralliement des Loups gris, immédiatement condamné par l’État uruguayen, qui révèle une fois de plus la mentalité anti-arménienne du pouvoir turc.
Dans le même temps, la condamnation à perpétuité de l’homme d’affaires et philanthrope turc, Osman Kavala, démontre la nouvelle orientation politique de la Turquie, qui va à l’encontre des exigences occidentales du respect des droits de l’homme et de la justice, ce qui pourrait avoir des conséquences négatives sur la frontière arménienne.
Afin de prévenir de tels phénomènes négatifs, la commémoration du 24 avril impose de s’unir autour d’une volonté politique nationale, loin de l’étroitesse des intérêts partisans et idéologiques des partis.

J. Tch.