Les défis du catholicossat de la Grande Maison de Cilicie

Les trois premiers jours de juillet ont été des jours heureux pour les Arméniens, et en particulier pour les Arméniens de la diaspora, avec les festivités religieuses organisées par le catholicossat de la Grande Maison de Cilicie qui, grâce à la prestance d’Aram Ier, ont acquis une dimension panarménienne. Le 1er juillet, la cérémonie traditionnelle de bénédiction du Saint Muron a eu lieu au catholicossat d’Antélias, suivie le 2 juillet du 25e anniversaire de l’intronisation de Sa Sainteté, et par la remise des certificats de fin d’études le 3 juillet.
La bénédiction du Muron est une célébration importante dans la vie apostolique arménienne, de par sa symbolique chrétienne, mais aussi nationale. La cérémonie est menée avec la bénédiction de la Main droite de Grigor l’Illuminateur. Un flacon du tout premier Muron béni par Grigor l’Illuminateur est toujours versé dans le nouveau. Ainsi le Muron produit en 2022 contient donc une relique du passé ancestral. Et cette année, le Muron d’Etchmiadzine a été versé dans le Muron d’Antélias. Les paroles de bénédiction de Garéguine II ont été lues depuis l’autel par le père Mouchegh Babayan.
La bénédiction du Muron a également acquis une dimension panchrétienne, en présence des dirigeants des communautés chrétiennes arméniennes et étrangères du Liban. Le patriarche des Assyriens, Afram II, a notamment reçu un honneur particulier. Il est monté sur l’autel et était assis aux côtés du catholicos Aram Ier. Le jour certain viendra où les deux catholicos feront ensemble la bénédiction du Muron de la Grande Maison de Cilicie et du Saint-Siège d’Etchmiadzine.
Le 2 juillet, la célébration du 25e anniversaire de l’intronisation de Sa Sainteté a eu lieu dans la salle des cérémonies de l’Université de la Trinité à Kaslik, où les trois chœurs de la Grande Maison de Cilicie, le chœur spirituel « Armach », le chœur mixte « Chnorhali » et le chœur d’enfants « Narekatsi », sous la direction du père Zaven Nadjarian, ont interprété ensemble pendant deux heures exclusivement les compositions de Parsegh Ganatchian. La cérémonie a été inaugurée par un discours du primat du Liban, le père Chahé Panossian, qui a très justement mentionné : « Sous le règne du Catholicos Aram Ier, l’homme de foi est toujours présent aux côtés de l’homme d’esprit, l’homme d’esprit est toujours accompagné de l’homme de cœur et d’âme, et tous s’unissent magnifiquement en la personne de l’ecclésiastique et de l’homme arménien. » Hagop Pakradouni, le président du Conseil de la FRA Dachnagtsoutioun, a également pris la parole et, après avoir rappelé que « tous les Arméniens vivent des temps alarmants », a célébré l’exemple de Sa Sainteté qui, malgré toutes les crises, « est devenu un serviteur de son peuple, de sa patrie et de l’Eglise, fidèle à son engagement depuis 27 ans, à la tête de la Grande Maison de Cilicie. »
Et enfin, le Catholicos a pris la parole pour un discours axé sur le service et le sens de la responsabilité : « Servir l’Église, la nation et la patrie est une noble vocation et un devoir sacré que j’ai essayé de remplir dans un esprit de responsabilité, sans faille, avec un dévouement et un amour total », a-t-il déclaré.
Enfin, ces trois jours de festivités se sont conclus par la cérémonie de la remise des diplômes à l’école de Bikfaya, au cours de laquelle Sa Sainteté a souligné l’impératif de former la nouvelle génération. Il a insisté sur le fait que la diaspora et la nation arménienne ont plus que jamais besoin de personnes éduquées, dévouées, patriotes, modernes, responsables et créatives.
Les cérémonies ont également révélé un certain nombre de manquements. L’ambassadeur de la République d’Arménie, en termes de protocole, était placé en deuxième. L’esprit d’unité entre l’Église et l’État était absent. Même le statut de l’État arménien et ses symboles étaient absents du discours prononcé depuis l’autel. La nation, la patrie, l’Église étaient présentes, mais pas l’État arménien, le défi étatique. L’Église apostolique arménienne est devenue la religion d’État par la volonté de l’État. L’invention de l’alphabet a été rendue possible par la coopération conjointe de l’État et de l’Église. Cette alphabet qui souffre aujourd’hui de la division, du passé stalinien. Il y a un manque de dialogue avec le gouvernement, mais aussi un manque de conscience de l’identité culturelle du Saint-Siège.
Lors de la célébration du 25e anniversaire du Catholicos, un discours a été prononcé par le représentant de la FRA, mais il n’y a pas eu de discours du représentant de la République d’Arménie, ni du Saint-Siège d’Etchmiadzine. Un fait qui avait pourtant été respecté dans la publication consacrée aux 25 ans de règne du Catholicos.
L’État et l’Église ont de nombreux défis à relever ensemble, en Arménie et dans la diaspora. Si l’on entend souvent parler des problèmes auxquels se heurtent l’Arménie et l’Artsakh, la situation des deux Patriarcats de l’Église apostolique arménienne, Jérusalem et Istanbul, reste obscure et nécessite un effort uni.
Le répertoire du concert avait aussi besoin de diversité. Car après tout, la cérémonie n’était pas un concert dédié à Parsegh Ganatchian. La musique arménienne, sans mentionner Komitas en particulier, compte de nombreux compositeurs traditionnels et modernes, dont l’interprétation rendrait sans aucun doute la soirée plus vivante et adaptée. Ganatchian a composé un certain nombre d’œuvres réussies, mais écouter Ganatchian pendant deux heures a été une véritable épreuve. Et même un cauchemar pour les enfants de la chorale « Narekatsi », que certains avaient du mal à cacher.
De nos jours, les Arméniens sont engagés dans une grande lutte pour leur survie, que ce soit en Arménie, en Artsakh ou dans la diaspora. Sous les atours festifs des trois jours de célébrations, impossible de ne pas remarquer l’inquiétude. Naturellement, Aram Ier n’a pas manqué l’occasion de rappeler à tous ses vœux exprimés en 1995 de servir l’Église, la nation et la patrie. Cependant, le Moyen-Orient se vide de ses Arméniens et par conséquent, la Grande Maison de Cilicie se vide elle aussi de sa force vive. Indépendamment des nouveaux défis créés par les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle et les innovations, les valeurs traditionnelles de la dévotion à l’Eglise, à la nation et à la patrie ont besoin d’être redéfinies donnant une place plus large aux capacités et aux initiatives individuelles, à la coopération, avec l’impératif de trouver un nouvel équilibre entre la vie collective et les initiatives individuelles, en tenant compte des enjeux du développement économique international et de la gestion globale des risques, en accordant plus d’importance aux droits de l’homme et à la justice.

J. Tch.