LIVRES – Le cas Blanche-Neige – Réception d’un conte littéraire

Pascale Auraix-Jonchière 

Le cas Blanche-Neige – 

Réception d’un conte littéraire

(Lecture sociopoétique)

Presses Universitaires Blaise-Pascal, 2024, 

331 p., 23,00€

Les contes littéraires « sont un medium idéal de transfert des représentations sociales au cours du temps », écrit Pascale Auraix-Jonchière, ce qui l’entraîne à rechercher, à la suite de Jack Zipas, pourquoi certains d’entre eux perdurent et continuent d’être réinterprétés, réappropriés, actualisés. C’est le cas de Schneewittchen (Blanche-Neige), conte créé par les frères Grimm en 1810 et qui, aujourd’hui, est « au cœur de la réflexion sur la place du féminin dans la société ». Outre le champ littéraire, le conte est entré dans différents domaines de représentation qui vont du théâtre au téléfilm en passant par la poésie, l’opéra, les albums illustrés, la peinture et le cinéma. Cette « appréhension – sous l’angle de la réception et de l’intertextualité – légitime s’il en était besoin une approche sociopoétique de ce conte ».

Des éléments symboliques du récit originel subsistent dans les nouvelles versions, comme les trois couleurs (blanc, rouge, noir), les fleurs (des roses aux épines mordantes, des fleurs soporifiques), des animaux (marcassin, corbeaux, biche, cheval), des poisons, un miroir. La perspective des auteurs sur les personnages s’est transformée, surtout au XXe et au XXIe siècle. Blanche-Neige sort de sa torpeur et de son mutisme, la sexualité est abordée plus ouvertement, ainsi que des questions comme l’inceste ou la domination patriarcale. Ces revendications et dialogues s’énoncent dans un langage contemporain, parfois familier (Blanche-Neige traite la reine de « gonzesse »), empreint d’humour (les sept nains en hot-dogs). L’univers féérique devient plus prosaïque, des objets du quotidien font désormais partie du décor. La cruauté originelle demeure, elle atteint quelquefois le sadisme.

P. A-J. entame son enquête par « l’histoire éditoriale » révélant l’enjeu des variations existant entre les versions écrites et publiées par les frères Grimm. Le texte, jugé d’abord trop cruel et violent pour le lectorat enfantin auquel il était destiné sera édulcoré. Ainsi, la menace d’inceste en lien avec la figure du père et perceptible dans les débuts s’effacera-t-elle pour donner la primauté à la jalousie de la mère envers la fille. L’ambiguïté quant à la mère (tantôt biologique, tantôt marâtre) porte P. A-J. à préférer le terme d’« instance maternelle ». Les versions françaises du texte des Grimm apparaissent à partir de 1846 avec des différences qui révèlent « l’évolution du regard porté sur la condition féminine au miroir de la relation mère-fille ». Le conte relate la vie de Blanche-Neige depuis sa conception fantasmatique jusqu’à l’âge nubile qui est le moment charnière (l’âge diffère selon les textes) où la beauté de la petite fille en fait une rivale pour la reine. La petite fille/ jeune fille pénètre toujours le monde de la séduction (pomme, lacets de couleurs qui deviennent parfois « corset de satin rose») et la reine détient immanquablement un rôle maléfique. Toutes les versions nous montrent « une vision à la fois critique et fascinée des femmes ».

Si les contes de Perrault doivent être pris en considération pour appréhender le travail des frères Grimm, il convient également, écrit P. A-J. d’observer les substrats antique, médiéval, ou moderne comme la fable de Cupidon et Psyché d’Apulée (Vénus hait Psyché à cause de sa beauté), le Conte du Graal de Chrétien de Troyes où apparaît le motif des trois gouttes de sang « sur le blanc », le conte Richilde (1810) de Karl August Musäus, la pièce Blanche-Neige (1809) du théologien Albert Ludwig Grimm (sans lien avec les frères Grimm). Il ressort de l’examen que le début du XIXe siècle s’intéresse particulièrement à l’apport pédagogique et moral des contes. 

P. A-J. analyse les réécritures du conte faites en France au XIXe siècle, celle de Dumas qui, dans son Blanche de Neige, rationalise l’histoire, opérant un « repli prosaïque » (les objets vendus par la reine-sorcière sont à la « mode »). Il greffe Andersen sur Grimm, rend hommage à Nerval et convie l’Olympa de Manet. La version de Jean Lorrain imposera une « torsion fondamentale » au récit en accordant le rôle principal à la reine dans La Princesse Neigefleur (1894), faisant aussi ressortir le lien entre décadence et « réflexion narcissique sur le Soi ». 

Fuyant l’univocité interprétative sclérosante, Robert Walser (1878-1956) insère une réécriture de Schneewittchen dans ses « dramolets féériques », donnant ainsi à Blanche-Neige l’accès au théâtre, avec une reconversion des rôles (le chasseur devient un protagoniste). Mélange de séduction et de froideur, la Blanche-Neige de Walser met en scène un drame de l’intériorité et une remise en question des liens de filiation (on notera qu’en 1909 Freud avait publié le Roman familial des névrosés). On se permettra de signaler que la pièce de Walser inspirera l’opéra de Heinz Holliger Schneewittchen (1998) ainsi que le film de João Cesar Monteiro (1939-2003) Branca de Neve, un film en portugais sans image (écran noir) projeté en 2000 et dont Stanley Schtinter a réalisé, en 2024, un remake en anglais, avec le titre allemand Scheewittchen.

Au XXIe siècle, Howard Barker insère Le cas Blanche-Neige dans l’univers du réalisme sadique, où la maturité sexuelle de la reine l’emporte sur la beauté. Déjà, Angela Carter avait proposé une version violente du conte avec The Snow Child (1975), où la jalousie féminine se confronte à la toute-puissance masculine. Elle dévoilait l’implicite, le sadisme, l’inceste, la chosification de la femme, l’emprisonnement dans les jeux de séduction. Chez Elfride Jelinek, Blanche-Neige, représentée sur scène par une poupée grotesque, prend la parole, elle fait retour sur son histoire et dénonce l’image aliénante de la femme dont la reine, cette « gonzesse », reste prisonnière tout comme le reste de la société. C’est bien cette image de la femme que prônait l’idéologie américaine dont la version de Walt Disney fait la propagande et que Jesús del Campo parodie en 2001 dans ses Carnets secrets de Blanche-Neige (serveuse au McDo) pour lui opposer la force libératrice du rêve. Avant lui, dans son poème Snow White and the Seven Dwarfs, Anne Sexton (1928-1974) critiquait le processus de domestication des jeunes filles dans la société états-unienne. Bien différemment, Philippe Beck mène Blanche-Neige sur un plan métaphysique. 

P. A-J. dédie un chapitre aux « iconotextes », les productions picturales et les mises en illustration du conte. Elle choisit quelques exemples représentatifs des interprétations traduisant les préoccupations sociales de leur époque et souligne l’apparition d’un bestiaire d’une « ampleur inédite ». Elle remarque la polysémie du corbeau, la saturation du rouge chez Pep Montserrat, la couleur bleue d’une reine pisciforme chez Momo Takano. On verra la marchandisation comme destin de la femme chez l’artiste espagnole Ana Juan pour qui la forêt se fait jungle urbaine. Beatrice Alemagna approfondit le « terrible » en rattachant la séduction à la destruction (Adieu Blanche-Neige, 2021). Blanche-Neige aura également inspiré l’artiste Paula Rego qui a peint une série de tableaux « à partir de 1975, lors de son séjour à Londres grâce à l’obtention d’une bourse de la Fondation Gulbenkian ». Elle y mêle mémoire personnelle et lecture sociale, crée un monde dérangeant où contrainte familiale et pulsions sexuelles se contrarient. Le livre de P. A-J. s’achève avec le traitement de Blanche-Neige au cinéma. Parmi une production foisonnante, l’auteure détache le film Blancaniebes de Pablo Berger (2012) qui situe le conte dans un contexte original de tauromachie et de flamenco, tout en s’inspirant du mythe d’Ophélie. 

Le livre d’Auraix-Jonchière nous montre magistralement combien l’imaginaire est source de réflexion pour notre contemporanéité. Il n’y a de réel que par la voie du symbolique et de l’imaginaire.

Chakè MATOSSIAN