MUSIQUE – Âmes arméniennes : un vibrant hommage à l’Arménie

Le samedi 22 avril dernier, l’âme de l’Arménie s’est élevée sous les voûtes baroques de la chapelle palatine de Versailles. Par ses accents sublimes et déchirants, l’âme du peuple arménien, celle des martyrs du génocide, celle de ses orphelins et de leurs descendants a pu s’incarner en de sublimes harmonies, nous laissant entrevoir, le temps d’un concert, ce que la culture arménienne recèle de plus délicat et de plus noble.

UN ÉVÉNEMENT POLITIQUE ?

Un concert ancré dans la tradition arménophile

C’est donc au château de Versailles, dans une chapelle royale rouverte en 2021 après trois années de restauration, que s’est tenu l’un des plus grands concerts récents consacré à l’Arménie. Le 23 avril 2022, déjà, cette perle baroque et testament architectural louis-quatorzien avait accueilli un
« concert-commémoration du génocide arménien », prévu en 2021 et reporté en raison de l’épidémie de Covid-19. On y retrouvait le duo Astrig Siranossian (violoncelle) – Narek Kazazyan (Qanun), aux côtés d’autres soliste renommés (le pianiste Nathanaël Gouin, la violoniste – et sœur d’Astrig – Chouchane Siranossian ainsi que le maître de duduk Lévon Chatikyan. La société Versailles Spectacles, qui dépend de l’Établissement public du château, du musée et du domaine national de Versailles (EPV), a donc réitéré cet événement en prenant soin d’en varier la composition. En effet, à part l’Eshkhemed de Sayat-Nova, tous les morceaux de ce programme éclectique ont été renouvelés.

Légèrement à l’écart des pôles de la diaspora, Versailles n’est pour autant pas une ville étrangère au monde arménien : en février 1715, l’ambassadeur de Perse Mehmet Rıza Beğ y fit une entrée fastueuse aux côtés de son assistant arménien Hagopdjan de Deritchan – nommé la suite consul de Perse à Marseille – traversant Paris pour se rendre à la Cour. En outre, on trouve dès le règne du Roi-Soleil des statues de Tigrane le Grand et de Tiridate Ier dans le parc du château ; plus récemment, en 2010, un khatchkar y a été inauguré en présence de Charles Aznavour à quelques pas de là, dans les jardins de l’Hôtel de Ville (la plupart des touristes sortant de la gare RER marchent en contrebas de ce monument sans s’en apercevoir car l’emplacement est assez discret…). Dans un département peu doté d’associations arméniennes, la préfecture hors norme qu’est Versailles représente donc un pôle culturel capable, lors d’événements d’envergure, de faire rayonner la culture arménienne en France.

Un soutien de circonstance

Ce concert me semble s’inscrire dans le cadre d’une politique culturelle et mémorielle, incarnée par des d’événements agissant comme des points d’orgue sur la partition franco-arméniennes, en particulier depuis les commémorations du centenaire du génocide en 2015 et la création, en 2019, d’une journée de commémoration nationale par décret présidentiel. On peut notamment citer le concert du 21 avril 2015 au Théâtre du Châtelet sous la direction d’Alain Altinoglu, le concert commémoratif du 23 avril 2022 à la chapelle royale, et, le 1er février dernier, le « Concert pour la paix » au Cercle de l’Union Interalliée, à Paris.

Ce concert-commémoration du 22 avril à la chapelle royale avait d’ailleurs tous les attributs d’une cérémonie officielle, avec la présence aux premiers rangs de l’ambassadrice d’Arménie en France, Hasmik Tolmajian, de la présidente de l’EPV, Catherine Pégard, du président du Conseil départemental des Yvelines, Pierre Bédier (un ancien proche de Patrick Devedjian, avec lequel il avait envisagé une fusion des départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine). La soutien à l’« Arménie en guerre » a d’ailleurs été explicitement invoqué par le directeur de « Versailles spectacles », Laurent Brunner, lors de son discours introductif.

UN PROJET MUSICAL AMBITIEUX

La quintessence de la jeune génération de musiciens arméniens

Ce concert a pour premier mérite d’avoir réuni la fine fleur de la scène arménienne contemporaine, à travers de jeunes musiciens arméniens : Astrig Siranossian, Narek Kazazyan et Helbert Asatryan. On ne présente plus Astrig Siranossian, qui est devenue une violoncelliste accomplie et multi-primée. On pourra simplement conseiller à ceux qui souhaitent entrer dans l’univers de cette franco-arménienne originaire de Romans-sur-Isère d’écouter ses interventions régulières sur les ondes de France Musique, comme ce fut le cas durant la matinale du 18 octobre 2022, ou de la « playlist classique »
du 5 au 9 décembre dernier. Narek Kazazyan n’en est pas non plus, à ses premières armes. Natif de Vanadzor, ce jeune pianiste et quanouniste de 26 ans a représenté l’Arménie à l’Eurovision pour les jeunes talents dès l’âge de 16 ans, en 2012, et y a remporté la troisième place. Dix ans plus tard, le voici sous les ors de Versailles… Narek Kazazyan a devant lui une carrière prometteuse. Enfin, Helbert Asatryan est un brillant flûtiste, spécialiste du duduk et du shevi qui, à moins de 30 ans, est soliste au sein de la branche « instruments traditionnels » de l’Orchestre national d’Arménie.

Âmes arméniennes aura également permis au jeune orchestre de l’Opéra royal, fondé en 2019, de nous faire traverser avec émotion 5 morceaux, parmi les 27 annoncés, dont la succession soigneusement élaborée a constitué un programme dense et éclectique.  

Un programme dense et éclectique

Hormis l’intimiste adagietto de la 5e Symphonie de Gustave Mahler, dédié à la mémoire des victimes du génocide, Âmes arméniennes fut exclusivement consacré à la tradition musicale arménienne, du haut Moyen-Age à la période contemporaine. Chants liturgiques de Mesrop Machtots, de Makar Ekmalyan et de Komitas – magnifiquement interprétés par le chœur d’hommes de l’église Sainte-Croix d’Erevan – musique profane de Sayat-Nova, de Petros Afrikyan et de Khachatur Avetisiyan, musique folklorique et créations contemporaines (Nshan Hopyan, Tsovinar Hovhannis-
yan, Anahit Valesyan) ont ému le public par leur virtuosité et par leur profondeur.  Le livret de 12 pages offert aux spectateurs  à l’entrée de la chapelle permet de survoler l’histoire et les traits saillants de cette tradition musicale. En particulier, le texte de trois pages intitulé « La musique arménienne au fil des siècles », rédigé par Astrig Siranossian, rappelle que la musique sacrée arménienne se serait inspirée de la musique folklorique (chanson paysanne, musique citadine et chansons de bardes), considérée par les musicologues comme antérieure. En outre, la violoncelliste insiste sur l’importance de la musique, notamment des chants dansés (essentiellement collectifs) dans la vie des Arméniens. Et de laisser le dernier mot au grand Komitas : « Plus je pousse dans les profondeurs de ce vaste océan de la musique, plus je suis convaincu que nos mélodies populaires et religieuses, majestueuses et immortelles, qui depuis longtemps fraternisent, deviendront, même pour les étrangers, une source de recherches car leurs racines remontent très loin dans le temps ».

Ce programme, d’une très grande richesse, a bouleversé l’auditoire, si nombreux que la chapelle royale était complète (nef et tribunes). C’est l’alliance entre l’émoi individuel et le sentiment de communion musicale qui a fait selon moi de ce concert un événement inoubliable. C’était sans compter sur l’hymne national arménien, interprété, alors que le public s’était levé pour une standing ovation, par l’ensemble des musiciens (orchestre royal sous la direction du Polonais Stefan Plewniak, solistes susmentionnés, chœur de l’église Sainte-Croix d’Erevan) et entonné par une bonne partie de l’auditoire, qui a permis de finir la soirée sur une note d’union et d’enthousiasme.

CONCLUSION

Âmes arméniennes constitue à mes yeux un moment inoubliable pour l’histoire de la diaspora arménienne. Événement fédérateur et d’une très grande qualité, ce concert pourra en outre rester dans les esprits au travers d’un CD éponyme, paru de manière concomitante dans la collection « Château de Versailles Spectacles ». Ce bel objet – qui comporte un livret élégamment illustré de 99 pages – est le fruit d’enregistrements réalisés en Arménie, au sein du monastère de la Sainte-Lance de Geghard, ainsi que dans la salle Marengo du château de Versailles. Il ne nous reste désormais qu’à souhaiter, comme cela s’est fait à Lyon le 24 avril dernier (en l’absence, évidemment, de l’orchestre de l’Opéra royal ainsi que d’Astrig Siranossian), que ces musiciens brillants pourront de nouveau nous donner à entendre la quintessence de l’âme arménienne, le temps d’un concert…

Julien LECOUTURIER