Par Marc DAVO
Dix jours après la signature de la déclaration de Washington et des mémorandums bilatéraux, le 8 août 2025, le Premier ministre Pachinian s’est adressé aux Arméniens. Dans son discours, ses propos au sujet de l’Artsakh ont attiré l’attention des masses médias et provoqué l’émoi chez un certain nombre de gens, « … j’ai dit que nous ne devrions pas poursuivre le mouvement du Karabakh, … ». Cette affirmation signifie donc que le gouvernement abandonne la question artsakhiote (du moins pour le moment).
Même si le public, depuis la lourde défaite arménienne de septembre 2020, a été le témoin de la retenue des autorités d’Erevan à l’égard de l’évolution malheureuse de la situation au Haut-Karabakh, le grignotage de localités, les agressions fréquentes, le blocage du couloir de Lachine et le nettoyage ethnique par Bakou avec la complicité des Russes en 2023, le choc d’un tel aveu reste difficile à supporter pour beaucoup.
• Rappel succinct des erreurs stratégiques du passé
Commençons par l’erreur fatale du président Kotcharian, que fut la mise à l’écart des autorités de Stepanakert dans le processus de négociation. Le gouvernement local dirigé par Arkady Ghoukassian, proche de Robert Kotcharian, avait acquiescé à cette rétrogradation. L’Arménie devint ainsi la partie au conflit avec l’Azerbaïdjan. Elle aurait pu se présenter comme pays intéressé et en ce cas, le conflit pouvait être considéré comme une affaire interne d’autodétermination au sein de la République d’Azerbaïdjan. Or, le conflit se transforma en un conflit inter-étatique, entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Et, un tel positionnement aboutit nolens volens au conflit territorial, ce que les grandes puissances avaient du mal à tolérer dans le contexte international de l’époque marqué par la crainte d’ouvrir la boîte de Pandore.
Le président Sarkissian était conscient que le conflit du Haut-Karabakh restait à l’ordre du jour des relations internationales. A contrario, son prédécesseur considérait que l’affaire était résolue grâce à la victoire de 1994 et au «parapluie russe» censé garantir le statu quo au profit des Arméniens. Lors de sa visite à Stepanakert, Serge Sarkissian avait mis en garde les Artsakhiotes que le refus de concession de la part des Arméniens aboutirait à la perte du territoire. Malgré cet avertissement fondé sur l’évaluation objective du rapport de forces entre l’Arménie, quasiment isolée et l’Azerbaïdjan, de plus en plus soutenu politiquement et militairement, les dirigeants de Stepanakert, mais aussi l’opinion publique locale, étaient restés obtus dans leur foi en la protection pérenne «du grand frère» russe. Plusieurs experts et hommes politiques arméniens n’hésitaient pas à dire que «le Haut-Karabakh était le lieu le plus pro-russe au monde». Et, cette assertion n’était pas loin de la réalité.
L’oiseau de mauvais augure rappela aux Artsakhiotes ce qui pourrait leur arriver à l’instar des Arméniens de Kars presque cent ans auparavant. Cette mise en parallèle de la situation de l’Artsakh avec celle de Kars (sacrifié par Lénine), n’eut pas d’effet tangible sur les dirigeants locaux, malgré leur proximité politique avec l’un des leurs, devenu président d’Arménie. Celui-ci s’efforçait de leur faire comprendre de la nécessité de faire des concessions, afin d’éviter que l’on s’apitoie un jour sur le sort du Haut-Karabakh («Stepanakert, Stepanakert»), comme ce fut le cas pour la perte de Kars («Kars, Kars»).
• Aveuglement, plus qu’entêtement
On peut reprocher à Nikol Pachinian d’avoir accepté de baisser le niveau des prétentions arméniennes concernant le statut du Haut-Karabakh, comme l’avaient réclamé le président du Conseil européen Charles Michel, en 2022. Cependant, La classe politique d’Artsakh a sa part de responsabilité dans le drame. La Constitution d’Artsakh de 2017 souligne la volonté des Artsakhiotes eux-mêmes d’avoir un État indépendant. Curieusement, les dispositions stipulées dans cette loi fondamentale faisaient abstraction du changement d’attitude du Kremlin qui avait opéré une réévaluation de ses intérêts stratégiques dans le Sud-Caucase au profit de Bakou (vente massive d’armes modernes, …). L’indépendance allait également à l’encontre de l’air du temps qui a caractérisé la période post-implosion de l’URSS, où le souci de prévenir et de maitriser d’éventuelles crises territoriales prédominait même si trois principes (respect de l’intégrité territoriale, droit à l’autodétermination des peuples et refus de recours à la force) étaient reconnus par l’OSCE et son émanation, le groupe de Minsk, mis en place en 1992.
Les dirigeants de Stepanakert ont persisté dans leur aveuglement. Alors que les Arméniens avaient subi une défaite et perdu une partie du territoire du Haut-Karabakh (Hadrout et Chouchi) et la reprise de contacts avec Bakou devenait une nécessité, le Parlement, par un acte dépourvu de clairvoyance, décide, le 14 avril 2022, que l’Artsakh ne sera pas au sein de l’Azerbaïdjan, négligeant même ce que Vladimir Poutine, à deux reprises, en 2020 avait souligné. Le Haut-Karabakh fait partie de l’Azerbaïdjan, avait-il clairement précisé. Ces parlementaires très liés au clan mafieux Karabakhtsi en Arménie qui les encourageait dans cette voie sans issue, avaient même déclaré qu’Erevan ne devait pas s’ingérer dans les affaires intérieures du réduit artsakhiote (l’ex-Région autonome amputée de Hadrout et de Chouchi après la guerre de 2020).
Manipulé sans doute par les dirigeants de l’opposition en Arménie, le Parlement de Stepanakert en exil, ignorant toujours la reconfiguration de l’architecture sécuritaire de la sous-région, vient d’envoyer une lettre aux instances de l’OSCE demandant qu’elle s’oppose à la décision conjointe d’Erevan et de Bakou (point 3 du document paraphé à Washington) de quitter le groupe de Minsk. La lettre souligne que durant des décennies, le groupe de Minsk a été l’unique format international chargé de traiter la question du Haut-Karabakh. Sa dissolution(sic) sans consultation préalable avec les représentants du peuple d’Artsakh pour lequel ledit groupe a été mis en place, c’est de négliger le droit de ce peuple, conclut-elle.
• Ce qu’il faut faire
Tigran Petrossian, dirigeant d’un parti politique d’opposition d’Artsakh, exilé à Erevan, estime sur TV 1 que «ce parlement ne représente pas le peuple» du Haut-Karabakh. En tout état de cause, ses membres, dépassés par les événements, sont inaptes à prendre à bras le corps l’avenir des Artsakhiotes. Au contraire, avec des décisions maladroites et inappropriées, ils se placent dans une position de supplétifs de l’opposition pro-russe en Arménie contre le gouvernement d’Erevan. L’espoir ne vient pas de ces députés sclérosés.
Un ancien député, Vahram Atanessian, pour sa part, avance deux options possibles pour la marche à suivre. Les Artsakhiotes pourraient tenter de prendre langue avec les autorités de Bakou, ce qui ressemble grosso modo à l’idée qu’avait développée Samuel Babayan avant la catastrophe de septembre 2023. Cette option ne semble pas pertinente en l’état actuel des choses. La seconde option consisterait à recourir à la Justice internationale, ce que fait plus ou moins avec succès, le comité dirigé par l’ancien ministre des Affaires étrangères, Vardan Oskanian.
Force est de constater que «les Artsakhiotes sont horriblement en retard», comme le dit Levon Shirinian, président du parti Chrétien-démocrate arménien. En effet, ils doivent de prime abord renouveler leur classe politique en se débarrassant des éléments corrompus et pro-Kremlin. Une révolution copernicienne sera utile et bienvenue chez eux. Ils ne doivent compter ni sur la Russie poutinienne, ni sur la République islamique qui s’était félicitée de «la réappropriation du Haut-Karabakh» par les Azéris et avait récemment dépêché à Chouchi Massoud Pezeshkian qui s’est gargarisé en turc des succès d’Ilham Aliev.
A plusieurs reprises, nous avons dit dans ce journal qu’il conviendrait de mettre en place un organe sous forme d’ONG, pour s’occuper des affaires concrètes telles que les affaires sociales et financières des Artsakhiotes et pour agir de concert avec les autorités arméniennes et des ONG internationales, sans politisation de la question d’aide et d’assistance. Par ailleurs, il est également indispensable de créer un comité en Europe (Bruxelles, Strasbourg, La Haye) avec l’aide des experts et juristes expérimentés de la diaspora, afin de plaider la cause des Artsakhiotes sur une base saine et loin des compromissions avec Moscou, sans tomber dans le piège des opposants au gouvernement d’Erevan qui instrumentalisent le malheur d’une population ayant subi un nettoyage ethnique. L’ancien ministre Vardan Oskanian mène déjà une activité auprès des institutions internationales, mais il reste politiquement marqué par son opposition au gouvernement actuel, ce qui diminue sa crédibilité. ■
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