Réflexions : être ou ne pas être

25 avril 2021
Le Premier ministre Nikol Pachinian présente sa démission et annonce la tenue d’élections anticipées pour sortir le pays de la tourmente interne. Après avoir remporté une majorité absolue de 53,91% des voix, il revient au pouvoir pour diriger le pays.

25 avril 2022
Les forces de l’opposition, qui sont désormais revenues au parlement, décident à nouveau de recourir à des « actions » de désobéissance de rue pour forcer Nikol Pachinian à démissionner, afin de sauver l’Arménie et l’Artsakh.
Les forces de l’opposition font valoir que ce sont les récentes déclarations de Pachinian sur le fait de « baisser la barre sur la question du statut d’Artsakh » qui les a poussés à franchir le pas…
Il est évident que plus les choses vont, plus la Russie s’isole. Elle semble pris au piège que lui a tendu l’Occident en Ukraine, essuyant chaque jour de nouvelles pertes et de nouvelles sanctions, tout en attendant le bon moment pour sortir la tête haute de cette mésaventure mal calculée.
L’Occident, en revanche, exerce toujours plus de pression sur la Russie pour tenter de la chasser du Caucase. Les États-Unis ne tolèrent plus que la Russie affaiblie continue de garder les clés de la région.
Les autorités arméniennes doivent agir dans un sens ou dans un autre. Il n’y a que deux options pour l’Arménie : à l’est ou à l’ouest.
Selon la première option, l’Arménie reste fidèle aux liens séculaires établis avec la Russie, espérant que son allié stratégique continuera de la défendre par le biais de ses livraison d’armes et de ses forces de
« maintien de la paix ».
Malheureusement, l’expérience de ces deux dernières années dresse un tableau bien différent. Pendant la guerre de 44 jours en Artsakh, la Russie, comme toujours, n’a pris aucune mesure pratique pour imposer un cessez-le-feu immédiat. Même après les accords du 9 novembre, l’Azerbaïdjan continue de s’emparer de nouvelles terres en Arménie et en Artsakh et de bombarder les villages frontaliers, sous les yeux des soldats de la paix russes. De plus, en violation du droit international, l’Azerbaïdjan détient toujours plus d’une centaine de prisonniers de guerre arméniens.
Cependant, s’accrocher à une déclaration trilatérale pourrait placer l’Arménie dans une position dangereuse. La déclaration trilatérale permet à la Russie de maintenir hors du Caucase les Etats-Unis et la France, deux pays coprésidents du groupe de Minsk de l’OSCE, et de ne traiter qu’avec l’Azerbaïdjan pour imposer des solutions qui pourraient constituer une grande menace pour l’État arménien.
L’Azerbaïdjan a toujours considéré le Zanguézour comme sa propriété, et ce depuis l’époque où le Seïm transcaucasien a été dissous et que les trois républiques indépendantes transcaucasiennes ont été formées sous la pression turque. Ainsi, il se pourrait bien que l’Azerbaïdjan, en échange de l’Artsakh (qui se trouve désormais sous le contrôle des forces russes de maintien de la paix), hérite du Zanguézour, qui sera enfin relié au Nakhitchevan et à la Turquie.
L’Arménie héritera ainsi de l’Artsakh et pour leur « salut », ces deux Etats n’auront plus d’autre solution que de rejoindre l’Etat-union prévu par la Russie et resteront dans les livres Histoire comme deux anciennes républiques arméniennes.
Selon la deuxième option, l’Arménie se déleste progressivement de ses obligations envers la Russie, à la recherche de nouveaux alliés dans le monde occidental, notamment les États-Unis et l’Union européenne. Mais quels plans l’Occident a-t-il pour l’Arménie ?
Les États-Unis encouragent actuellement la Turquie et l’Arménie à établir des relations diplomatiques. Plusieurs rencontres « sans conditions préalables » ont déjà eu lieu entre les deux parties, mais jusqu’ici sans résultat. Si la Turquie était vraiment sincère, les frontières auraient été ouvertes il y a bien longtemps. Mais au contraire, elle avance des conditions préalables qui servent les intérêts de l’Azerbaïdjan, prolongeant ainsi les négociations.
Après la guerre de 44 jours, l’Arménie a unilatéralement interdit l’importation de produits turcs, puis a levé l’interdiction, en signe de bonne volonté. En revanche, la Turquie, sans aucune explication, a récemment interdit la compagnie arménienne « FlyOne Armenia » de survoler son espace aérien pour opérer ses vols vers les pays européens.
Toujours la deuxième option, le programme de corridor de transport international « Golfe Persique-Mer Noire » a récemment pris de l’ampleur. Ce programme ambitionne d’intensifier les relations commerciales entre l’Asie et l’Europe, de l’Inde (qui deviendra une force d’équilibrage face à la Chine) à la Géorgie, en passant par l’Iran et l’Arménie. Ainsi, en faisant de l’Arménie une force économique et politique sur laquelle ifaut compter, ce programme permet de sécuriser la province du Sunik et de préserver le statut d’État de l’Arménie.
Comme on peut le voir, ce programme contourne la Turquie et l’Azerbaïdjan, tout causant de gros dégâts à la Russie. N’importe lequel de ces trois pays, individuellement ou collectivement, peut facilement créer des tensions et lancer des opérations militaires contre l’Arménie pour l’empêcher de se tourner vers l’option occidentale. Il convient de noter que le secrétaire d’État américain a récemment averti l’Azerbaïdjan de cesser d’imposer ses solutions unilatérales au sein de la région.
D’une part, Joe Biden a récemment appelé à allouer 164 millions de dollars à l’Azerbaïdjan pour l’année 2023, et à réduire de 47 % l’aide américaine à l’Arménie à 24 millions de dollars, sans préciser le montant de l’aide à l’Artsakh. et d’autre part, l’UE a promis un investissement de 2,6 milliards d’euros pour l’Arménie, dont 80 millions d’euros ont été alloués à la province du Sunik.
Par le passé, les Arméniens ont à plusieurs reprises cru aux promesses de l’Occident, mais malheureusement le résultat fut loin d’être positif. Suite aux récents développements dans la région, l’Arménie espère cette fois qu’elle obtiendra des résultats plus positifs si elle suit cette option.
Et donc les autorités arméniennes actuelles se rapprochent prudemment de l’ouest, en prenant garde de ne pas rompre ses relations diplomatiques avec la Russie. Après tout, qui serait intéressé à développer une amitié avec un pays qui était autrefois une superpuissance, mais qui est aujourd’hui isolé, affaibli et dont l’avenir est imprévisible ?
Cela fait plusieurs mois que les représentants du gouvernement arménien tiennent des réunions avec les hauts responsables de divers pays tels que la Russie, l’Inde, l’Iran, l’UE, la France, les Pays-Bas et les États-Unis.
La Russie, qui tente en vain de mettre en œuvre son projet d’État-union, assiste au succès diplomatique de l’Arménie, qui nuira sans aucun doute à ses plans, et s’est donc mis à instiguer des crises internes au sein des autorités arméniennes actuelles.
Et qui de mieux que les figures pro-russes de l’ancien régime pour faire du bruit, eux qui veulent à tout prix revenir au pouvoir ? Ils ont été rejoints par les opportunistes qui cherchent à se faire une place au Parlement et par des personnes qui, dévastés par la perte de leurs proches pendant la guerre d’Artsakh, veulent exprimer leur indignation.
Ce qui est intéressant, c’est que ces figures de l’ancien régime ont placé des drapeaux d’Artsakh sur les sièges qui leur étaient attribués à l’Assemblée nationale et sont descendus dans la rue pour bloquer les avenues avec des poubelles et des camions. Ils essaient même de s’introduire dans les bâtiments de l’Assemblée nationale ou de la mairie d’Erevan. Et lorsque la police désarmée tente de ramener l’ordre dans les grandes avenues, ils se plaignent de l’usage brutal, inhumain et disproportionné de la force par la police. Peut-être les autorités arméniennes, comme la dictature du Kazakhstan, devrait faire appel à l’OTSC pour obtenir de l’aide afin que les manifestants comprennent ce que veut dire « l’usage brutal, inhumain et disproportionné de la force ». Heureusement, pour l’Arménie, tout cela appartient au passé.
Ces figures de l’ancien régime qui invoquent la question du statut de l’Artsakh sont les mêmes qui, au cours des trente années où elles étaient au pouvoir et que les conditions étaient plus favorables, n’ont pas reconnu l’indépendance de l’Artsakh, ni n’ont officiellement reconnu l’Artsakh comme une partie indivisible de l’Arménie. Ils n’ont pas même pas donné la chance aux Arméniens d’Artsakh de s’asseoir à la table des négociations avec l’Azerbaïdjan.
Il convient de noter ici qu’au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, les Nations Unies, les États-Unis et l’Occident dans son ensemble ont pris une décision de principe : celle de reconnaître les frontières administratives des quinze républiques soviétiques de l’époque comme des frontières internationalement reconnues. Il y avait environ vingt régions autonomes, et leur droit à l’indépendance et à l’autodétermination n’a jamais été reconnu. Ainsi, dans les conditions actuelles, il serait irréaliste – du moins pour l’instant – de discuter de l’indépendance de l’Artsakh, ou même des Arméniens du Javakhk, dont on ne parle plus aujourd’hui.
Il convient également de noter que Nikol Pachinian a cessé d’être traité de « traître » lors de ces rassemblements. C’est maintenant un
« Turc » et selon les figures de l’ancien régime, nous devrions avoir une « Arménie sans Turcs ». Et lorsqu’on leur demande « Si Nikol démissionne, qu’allez-vous faire ? »,
ils répondent : « Ce n’est pas le moment d’en parler. Qu’il parte et nous formerons un gouvernement d’union nationale. Et ensuite, nous déciderons. »
Je laisse donc au lecteur le soin de décider où se trouve la solution. Soit il faut regarder vers l’est, soit vers l’ouest. Les deux options sont pleines d’incertitude et la moindre erreur pourrait avoir des conséquences désastreuses pour nous tous.
Je terminerai mes réflexions avec les mots du nouveau président de la Troisième République d’Arménie, Vahagn Khatchatrian :
« Faire de l’Arménie une patrie sûre et sécurisée est le devoir sacré de chacun de nous. »

Arek YAPOUJIAN