20/11/2020

Pour une pensée stratégique arménienne - I


Par Varoujan SIRAPIAN, président fondateur de l'Institut Tchobanian

 

Nous sommes en train de panser nos plaies après cette défaite dans la guerre d'Artsakh, entérinée par un cessez-le-feu trilatéral entre l'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Russie. Pour autant, nous n'avons pas cessé de réfléchir à l'avenir, ce qui fait partie de notre travail à l'Institut Tchobanian.

Notre projet de publier un livre collectif sur la « Pensée stratégique arménienne » que nous avions lancé il y a quelques mois est une piste sur laquelle nous travaillons.

Nous avons perdu 29 ans après l'indépendance. Il est grand temps de sortir de notre posture victimaire et d'ébaucher une stratégie à court et moyen terme au lieu de chercher des boucs émissaires.

Dans cet esprit, il faut aussi, pensons-nous, réorienter la mission du Fonds Arménien (FA). Bien sûr nous avons donné et nous continuerons à donner ces jours-ci, puisque, encore une fois, on est dans l'urgence, la situation n'ayant pas été anticipée et ses conséquences, sans doute très lourdes, ne pouvant avant longtemps être mesurées.

Sauf erreur de notre part, l'argent récolté par le FA est investi in fine selon les décisions prises par le Fonds Arménien Mondial « Hayastan » (sauf peut-être pour certains projets dédiés). La confusion politique créée au lendemain du cessez-le feu ne facilitera pas la conception d'une stratégie pour le pays à moyen terme. C'est à nous, les responsables de la diaspora, d'apporter toute notre aide vigilante et notre capacité de propositions.

Il y a une dizaine d'années, nous avions posé la question de la sécurité (et donc de la pérennité) des projets en Artsakh (notamment en dehors de l'oblast). Or aujourd'hui, nous constatons que beaucoup d'investissements n'auront servi à rien, tombant dans les mains des Azerbaïdjanais. Sans garantir la sécurité et la pérennité d'un territoire, y construire revient à bâtir sur du sable.

Sans une Arménie et Artsakh (ou ce qu'il en reste) sanctuarisés, les aides financières apportées par le FA vont tomber dans le tonneau des Danaïdes.

La Diaspora a une puissance économique et le FA est un vecteur pour utiliser cette puissance comme un levier pour imposer le respect de certaines règles. Nous pensons, par exemple, aux statuts de l'UFAR (Université française en Arménie) élaborés sous l'égide de l'ambassadeur Henry Cuny dans les années 2000. Il avait instauré des bases solides qui, depuis 20 ans, garantissent son bon fonctionnement, empêchant, notamment, la corruption et toute entorse à la déontologie universitaire, permettant ainsi d'attribuer des diplômes crédibles et valorisants et de fournir à l'Arménie jusqu'à ce jour plus de 2 000 cadres de très haut niveau qui sont le meilleur atout de son avenir.

De la même manière le FA a déjà une base statutaire solide, inspirant confiance et efficacité notamment en matière de lutte anti-corruption. Nous pensons néanmoins qu'il manque un volet géopolitique au FA pour l'accompagner dans ses projets économiques ou humanitaires. Comme nous le redisons souvent, que l'on veuille ou non, la politique et la diplomatie priment sur tout. On ne pourra donc faire l'impasse sur l'évolution de la situation politique du pays et sur la continuation de l'approfondissement démocratique qui se dessinait avant l'agression militaire.

Sans s'immiscer dans la politique intérieure, il convient de prendre conscience que celle-ci ne saurait instaurer un plafond de verre au-dessus de toute action associative, au risque de la rendre inopérante.

Le FA a un atout non négligeable à cet égard : étant indépendant des partis politiques, il peut rassembler une plateforme géopolitique (scientifique, non polluée par des idéologies du passé) pour participer à une réflexion sur une ligne directrice pour l'avenir de l'Arménie pour le moyen et le long terme. Nous faisons cette offre au ministère des Affaires étrangères d'Arménie depuis la création de l'Institut Tchobanian il y a 16 ans. Elle semble plus que jamais d'actualité.

Nous devons cesser de rejeter la faute sur les autres et comprendre pourquoi parmi les deux peuples ayant subi un génocide au XXe siècle il y en a un qui a gagné un territoire (aujourd'hui sanctuarisé) et l'autre qui a perdu des territoires et si cela continue risque même (une énième fois) d'être rayé de la carte. Poser un diagnostic, trouver les remèdes et les appliquer. Voici, nous le pensons, la piste à explorer. Sinon, comme Sisyphe, nous serons obligés sans cesse de construire ce qui sera détruit par nos ennemis héréditaires. Cela peut affecter aussi dans l'avenir les sommes récoltées par le FA, une attitude résignée « à quoi sert tout ça » semant le doute dans l'esprit des donneurs.

Agissons maintenant, pour ne pas être obligés de réagir à l'avenir dans l'urgence.

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Dernière mise à jour : 20/11/2020 08:24 
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