Rapport décennal présenté par Razmik Panossian, Directeur du Département des Communautés Arméniennes de la Fondation Calouste Gulbenkian

Février 2023 a marqué le dixième anniversaire de mon arrivée à la Fondation Calouste Gulbenkian pour diriger le Département des Communautés Arméniennes. Ce fut une décennie incroyable au sein de l’une des Fondations les plus importantes du monde arménien. C’est aussi l’occasion de prendre du recul par rapport à mon quotidien, de réfléchir sur le passé et de penser à l’avenir.

2023 coïncide avec le début d’un nouveau plan stratégique pour l’ensemble de la Fondation. En mai dernier, le professeur António Feijó a pris la présidence de la Fondation et s’est rapidement lancé dans un processus de redéveloppement et de planification stratégique. Après des mois de consultations et de préparation, auxquels le Département arménien a pleinement participé, le plan stratégique 2023-27 a été adopté au mois de décembre dernier par le Conseil d’administration. La « constance » et l’« équité » sont devenues les deux principes fondamentaux autour desquels les activités de la Fondation s’articuleront.

Cette année sera une année de transition pour le Département des communautés arméniennes. Nous mettrons un terme au plan quinquennal précédent et nous nous engagerons dans le nouveau. Notre mission revue est la suivante : « Renforcer la langue, la culture et l’éducation arméniennes dans la diaspora, et encourager la recherche et la pensée critique en Arménie ». Il y a à la fois une continuité et un changement dans cette déclaration. Nous restons centrés sur la langue, la culture et l’éducation, en particulier de l’arménien occidental, tout en apportant de nouveaux éléments qui sont actuellement cruciaux pour le monde arménien : des recherches substantielles pour le développement de meilleures politiques, et une pensée critique pour apporter de meilleures solutions aux problèmes nationaux.

Les nouveaux axes de l’activité du Département reflètent la dualité du monde arménien : Diaspora et Arménie. Si nous apprécions pleinement les interconnexions entre les deux segments de la nation, nous restons néanmoins centrés sur la diaspora dans notre approche. Ceci n’est pas seulement basé sur des faits démographiques – deux tiers des Arméniens vivent en dehors de l’Arménie – mais reflète une perspective philosophique plus profonde selon laquelle la diaspora est une partie inhérente de la nation, et qu’elle doit être nourrie et soutenue en tant que telle. Il ne s’agit pas d’un simple appendice de l’Arménie ou d’une source pour la construction de l’État, mais la diaspora est en elle-même une identité unique qu’il faut chérir.

Le nouveau programme quinquennal s’attaque à deux problèmes fondamentaux : la constance de la langue et de la culture arméniennes occidentales dans la diaspora et le manque de recherches scientifiques de qualité sur les questions d’actualité, basées sur une pensée critique, en Arménie. Plus précisément, notre programme s’appuiera désormais sur les quatre piliers suivants :

a) Assurer la vitalité de l’arménien occidental, depuis l’acquisition de la langue et des programmes de développement pour les enseignants jusqu’aux initiatives basées sur les technologies de l’information qui renforcent la langue.

b) Soutenir la créativité culturelle, en mettant l’accent à la fois sur l’arménien occidental et sur le rôle transformateur des arts dans la société et dans la vie des individus.

c) Soutenir la recherche et les traductions qui renforcent la pensée critique dans les sciences sociales et fournissent une base factuelle pour l’élaboration de politiques, en particulier en Arménie.

d) Accorder des bourses universitaires aux travaux de recherches ayant un accent particulier sur les études arméniennes et les questions contemporaines, ainsi qu’aux étudiants arméniens de premier cycle dans les pays en voie de développement.

La « constance » et l’« équité » sont présentes dans tous les quatre piliers susmentionnés. Contrairement à notre programme stratégique précédent, le plan 2023-27 est axé sur des thèmes précis sans faire de distinction géographique entre les pays, ce qui reflète la nature interconnectée des communautés arméniennes dans le monde entier.

Nous communiquerons bientôt les détails de notre nouveau programme stratégique via notre site web, des médias sociaux et d’une série d’événements organisés en diaspora et en Arménie. Nous finalisons actuellement les listes des projets que nous avons soutenus depuis 2014 et des bourses que nous avons accordées. Celles-ci seront publiées sur notre site internet, conformément à notre politique de transparence. Un rapport détaillé de nos activités de ces dix dernières années sera également disponible.

Jusqu’ici mon regard était tourné vers l’avenir. Comme je l’ai dit, la barre des dix années d’activité est aussi l’occasion d’effectuer une réévaluation rétrospective. On me demande souvent ce que je considère comme nos plus grandes réalisations depuis mon arrivée à la Fondation Gulbenkian. C’est une question difficile. Sans vouloir énumérer des initiatives spécifiques, je mentionnerais trois grandes tendances que le Département des communautés arméniennes a, selon moi, menées ou auxquelles il a contribué de manière significative.

Tout d’abord, nous avons replacé l’arménien occidental « sur la carte ». Alors que beaucoup parlent des dangers qui pèsent sur la langue, nous avons consacré des moyens considérables à sa revitalisation : outils pédagogiques, formation des enseignants, correcteurs orthographiques, numérisation de la littérature, aide aux écoles, publications, soutien à la culture, programmes pour enfants, cours de langue pour adultes, etc. Tous ces éléments, cumulés, ont renforcé la langue et créé un nouvel engouement pour elle, en particulier chez les jeunes. L’arménien occidental est une langue « en voie de disparition », mais ce n’est pas une langue morte. La génération actuelle a les moyens d’inverser la tendance, et nous sommes heureux d’être l’un des leaders du mouvement de revitalisation.

Deuxièmement, grâce à nos bourses de recherche et de traduction, nous avons joué un rôle clé dans la « modernisation » des études arméniennes afin de couvrir des sujets plus contemporains, d’une part, et, d’autre part, nous avons apporté de nouvelles réflexions et approches à l’Arménie grâce à la traduction de textes importants en sciences sociales. Il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine, et c’est pour quoi nous mettons l’accent explicite sur ces deux aspects au cours des cinq prochaines années. L’enquête sur la diaspora arménienne, les questions d’actualité en Arménie, ainsi que les bourses de recherche sur les relations arméno-turques, sont de parfaits exemples du premier aspect, tandis que notre série de traductions est un exemple du second.

Troisièmement, je ne peux manquer de mentionner notre programme de bourses universitaires qui a bénéficié à des milliers d’étudiants dans le monde entier. Il y a de quoi être fier. Bon nombre des nouveaux talents qui évoluent actuellement dans le domaine des études arméniennes ont bénéficié d’une bourse Gulbenkian à un moment ou à un autre. Nous accordons chaque année 8 à 15 bourses de master, de doctorat et de post-doc dans le seul domaine des études arméniennes (en dehors de l’Arménie), sans parler des dizaines d’autres bourses accordées à des chercheurs et à des étudiants arméniens dans d’autres domaines d’étude, y compris des bourses de conférence ou de voyage pour les jeunes chercheurs en Arménie.

Le Département des communautés arméniennes a joué un rôle transformateur au cours des dix dernières années dans ces trois domaines. Nos quatre piliers du programme des cinq prochaines années s’appuieront certainement sur ces tendances, en gardant toujours à l’esprit le contexte socio-politique plus large dans lequel nous opérons et les nombreux défis auxquels les Arméniens sont confrontés, tant dans la diaspora qu’en Arménie. La flexibilité (être agile face aux crises) est la clé d’une subvention réussie, ce dont nous avons dû faire preuve pendant la pandémie et la guerre de 44 jours, en passant à l’aide humanitaire ou en modifiant radicalement les projets tout en restant concentrés sur les domaines prioritaires.

Sur le plan « interne », l’année dernière, nous avons redéveloppé notre site web pour en faire un site entièrement bilingue, en anglais et en arménien occidental. Même la « politique en matière de cookies » est en arménien ! Nous avons augmenté nos ressources humaines en embauchant une adjointe au directeur, Shogher Margossian. Et nous avons lancé notre propre page Facebook pour nous engager directement dans les médias sociaux. N’hésitez pas à nous suivre !

Mon plus grand défi au cours des prochains mois sera de gérer simultanément la continuité et le changement, alors que nous commençons à mettre en œuvre le nouveau plan quinquennal. Le changement implique de se séparer de certains partenaires de longue date. Cela va être difficile de rompre après des années de collaboration fructueuse. Mais il faut relever de nouveaux défis, développer de nouveaux projets et établir et nourrir de nouveaux partenariats.

De même, dans le cadre d’initiatives permanentes, nous devons toujours nous poser la question des résultats obtenus, et montrer à notre Conseil d’administration, ainsi qu’au grand public, que nos initiatives ont un impact réel sur le monde arménien. Nous reconnaissons qu’il est difficile de montrer l’impact, en particulier lorsqu’il s’agit de la langue, de la culture et de l’éducation. Nous devons travailler en ce sens, en collaboration avec nos collègues des autres unités de la Fondation qui octroient de subventions.

Nous sommes enthousiastes pour les cinq prochaines années. Nous continuerons à financer des projets, à développer de nouveaux programmes, à tirer les leçons des défis que nous avons relevés et à aller de l’avant. Je donne toujours l’exemple de la génération de mes grands-parents. Ils ont construit leur vie, leur communauté, leur culture et leur langue dans la diaspora après le génocide. M. Gulbenkian lui-même a joué un rôle singulier dans cette reconstruction pendant les années 1920-30. Nous pouvons faire de même. Telle est, en résumé, notre philosophie au sein du Département des communautés arméniennes de la Fondation Calouste Gulbenkian.

Razmik PANOSSIAN 

Pour plus d’informations : 

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https://gulbenkian.pt/ armenian-communities/ 

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