La pérestroïka du CCAF
Par Alexandre Armen COUYOUMDJIAN
Un vent de démocratie, de force excessivement modérée, est annoncé sur les structures verrouillées du CCAF. Vous n’étiez pas au courant ? C’est normal, tant tout a été fait pour que cet évènement devienne un non-évènement. Et pour paraphraser Tancrède dans Le Guépard de Luchino Visconti, « il faut tout changer pour que rien ne change ».
Du 6 au 8 février 2026, tout citoyen français, d’origine arménienne ou pas, du moment qu’il adhère à sa charte, pourra élire un quart des délégués au Conseil national du CCAF, déjà copieusement composé de trente représentants issus des trois CCAF régionaux (Paris, Lyon, Marseille), à raison de dix par région.
Les électeurs, aussi nombreux soient-ils, n’auront donc pas le dernier mot, du moins en théorie, puisqu’ils seront représentés par dix délégués au maximum dans un Conseil national de quarante.
Tel n’était pas le cas d’un précédent projet, présenté plus de dix ans auparavant, qui ambitionnait de soumettre au suffrage des électeurs l’intégralité des délégués du Conseil national du CCAF. Validée par les régions de Paris et Lyon, cette réforme avait trébuché sur le vote de Marseille qui s’était soldé par un « match nul », dix associations pour, autant contre.
Les commémorations du centenaire du génocide approchant avaient fourni de prétexte pour suspendre la réforme, laquelle sera définitivement enterrée passé 2015. « Ce n’était plus le moment » m’avait-on alors dit. Sachons donc nous montrer raisonnables et nous contenter de peu.
On était néanmoins en droit de s’attendre à une campagne électorale loyale et équitable, suffisamment pédagogique pour expliquer la nature exacte et l’étendue réelle des pouvoirs conférés à ces délégués nationaux, avec un délai de préparation suffisant pour permettre à chacun d’y réfléchir et aux candidats potentiels de mûrir leurs projets, de composer leurs listes électorales. L’affaire ne s’improvise pas si elle doit être menée sérieusement.
On espérait à tout le moins une campagne vivante, riche en idées, mettant en perspective les enjeux de cette élection, confrontant analyses et points de vue des candidats et livrant quelques instants de vérité sur la personnalité des compétiteurs, au-delà de leur inventaire programmatique et des formules souvent creuses.
Il n’en sera hélas rien ! Dévoilé fin novembre 2025, le calendrier électoral a confondu vitesse et précipitation, clôturant dès le 31 décembre le droit de déposer une liste et au 31 janvier suivant, celui de s’inscrire pour devenir électeur au sein du collège des adhérents. Vite faite, vite emballée, cette élection tant attendue a donc pris la forme d’une réforme cosmétique, un avant-goût de démocratie qui vire déjà au canada-dry.
Annoncée comme celles de l’ouverture à la « société civile » d’un CCAF jusque-là exclusivement composé d’associations, ces élections devaient être l’occasion d’intégrer aux instances dites « communautaires » des personnalités et des talents nouveaux, aux compétences et à l’indépendance d’esprit pouvant se révéler utiles, mais jusque-là exclus du cercle très fermé des dirigeants du CCAF.
C’est cet esprit d’ouverture, de renouveau et d’indépendance qu’incarne la liste conduite par François Devedjian et Aurélie Deyirmendjian, qui a également pour mérite, et non des moindres, de s’engager à respecter la souveraineté de l’Arménie et d’appeler à assainir la relation du CCAF avec l’Etat arménien.
C’en était visiblement trop pour la gouvernance sortante qui a cru devoir déposer, in extremis à la toute fin décembre, une liste conduite par ses deux co-présidents, Ara Toranian et Mourad Papazian, pourtant déjà délégués nationaux du CCAF en représentation des NAM et de la FRA, tout comme Nadia Gordzounian, troisième colistière, pour le compte de l’UGAB.
Cet attelage, qui n’a hélas plus rien de baroque puisqu’il s’est assigné comme mission d’incarner une pensée unie et unique, a néanmoins commis une triple faute.
Ethique d’abord, puisque cette liste est l’exact contraire de l’esprit d’ouverture à la société civile qui devait être l’essence même de ce scrutin. Pour contrecarrer une liste d’élargissement composée de personnes indépendantes et incarnée par François Devedjian et Aurélie Deyirmendjian, les dirigeants du CCAF ont eu le narcissisme de déposer une liste d’ouverture sur … eux-mêmes !
Juridique ensuite, puisqu’il semble bien qu’en leur qualité de délégués du Conseil national, renouvelée le 4 février 2025 par l’assemblée générale du CCAF de la région de Paris, Ara Toranian, Mourad Papazian et Nadia Gordzounian n’étaient pas en droit d’être à nouveau candidats à une fonction qu’ils occupent déjà, cette fois au sein du collège des adhérents. L’avis de la commission électorale indépendante sur cette violation de l’article 7.1 des statuts sera donc très attendu (*).
Politique enfin, puisque cette manœuvre affecte le sens même du scrutin et ne fait qu’aggraver le discrédit du CCAF depuis que sa direction se maintient au pouvoir, par tous moyens, afin d’imposer sa ligne politique sur l’Arménie, en jouant et manœuvrant depuis Paris pour le retour de l’ancien régime au mépris non seulement de l’avis des Français d’origine arménienne mais surtout du choix souverain du peuple arménien.
Faut-il donc jeter le bébé avec l’eau du bain et boycotter activement ces élections, comme beaucoup suggèrent de le faire et le font déjà ? Ou bien rejoindre, ce qui revient au même mais en plus triste encore, le rang des indifférents qui ne veulent plus entendre parler du CCAF tant la confiance est rompue et la déception profonde ?
Elu secrétaire générale du parti communiste de l’Union soviétique en 1985, et faisant le constat du déclassement de son pays, de l’inefficacité du système planifié et de la perte de confiance envers ses dirigeants corrompus, Mihaïl Gorbatchev avait lancé la Perestroïka et la glasnost, ensemble de « réformes contrôlées » de libéralisation économique, culturelle et politique, mais qui ne devait pas remettre en question la dictature du Parti communiste. On connaît la suite et cette libéralisation n’a fait qu’accélérer l’effondrement d’un système entièrement virtuel, décorrélé de toute réalité.
Et si les élections des 6, 7 et 8 février 2026 devenaient finalement la perestroïka du CCAF et nous donnaient quelques raisons d’espérer ?
Et si malgré tout, la dynamique du scrutin devenait incontrôlée et accouchait de la refonte d’une vielle structure communautaire archaïque qui n’a plus rien de représentative ?
Et si le résultat de ces élections permettait de poser avec efficience la question de la légitimité des coprésidents à parler au nom des Français d’origine arménienne pour imposer leur ligne politique, en l’occurrence ouvertement hostile aux autorités d’Erevan pourtant légitimement élues ?
Et si c’était l’occasion de faire cesser les dérives inacceptables d’un CCAF qui se croit autorisé à dénigrer la France dès lors qu’elle soutient la souveraineté de l’Arménie et à dénoncer cette dernière dès lors qu’elle ne se soumet pas à la Russie ?
Le 6 février prochain, j’irai finalement voter, en nourrissant l’espoir de faire mentir Tancrède !
Alexandre Armen COUYOUMDJIAN
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(*) NDLR — Postérieurement à la signature de cet article (le 25 janvier 2026), la Commission électorale du CCAF a publié, le 30 janvier 2026, un communiqué officiel visant à clarifier la question de l’éligibilité des candidats présentés au sein du « Collège des Adhérents » (ou des Particuliers).
Aux termes de ce communiqué, la Commission a validé les listes de candidats, confirmant leur conformité aux statuts.
Toutefois, en rapportant cette information, nous ne saurions affirmer pour autant que les réserves émises à ce sujet par l’auteur (avocat de profession) soient infondées.
