Relations Turquie–Azerbaïdjan

Que cache la récente montée des tensions entre la Turquie et l’Azerbaïdjan ?

Du voile à Israël, en passant par la guerre en Artsakh et la normalisation des relations avec l’Arménie, les divergences révèlent un problème plus profond lié au déséquilibre des forces dans les relations entre Ankara et Bakou.

Nate Ostiller et Rafik Chahbazov — 7 octobre 2026

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Nous reproduisons ci-dessous, traduit intégralement, l’analyse d’OC Media (Open Caucasus Media). Fondé en 2017, OC Media est un média anglophone politiquement indépendant qui couvre le Caucase du Sud et du Nord. Outre l’actualité, il publie des analyses approfondies sur les questions politiques et sociales ainsi que sur les conflits de la région. Selon sa propre présentation, sa rédaction travaille dans un esprit d’indépendance politique et s’attache à fournir une information exacte, au-delà des frontières et des communautés.

« Une nation, deux États » : c’est ainsi que l’ancien président azerbaïdjanais Heydar Aliev décrivait les relations indissociables entre la Turquie et l’Azerbaïdjan.

Au cours des décennies écoulées depuis l’indépendance de l’Azerbaïdjan, la Turquie a été l’alliée la plus puissante et la plus constante de Bakou, dans de nombreux domaines de coopération. Bien qu’elle ait nié avoir participé directement à la deuxième guerre d’Artsakh, son soutien militaire à l’Azerbaïdjan, conjugué aux armes fournies par Israël, a joué un rôle important dans la victoire azerbaïdjanaise sur l’Arménie.

Ces derniers jours, toutefois, des tensions longtemps restées latentes ont refait surface. Elles portent principalement sur les restrictions aux libertés religieuses en Azerbaïdjan, le mécontentement d’Ankara face aux relations étroites entre Bakou et Israël, et les interrogations concernant le soutien apporté par la Turquie pendant la deuxième guerre d’Artsakh. Plus profondément, cette querelle révèle aussi une affirmation croissante de l’Azerbaïdjan sur la scène géopolitique et la volonté de la Turquie de conserver son rôle de « grand frère ».

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« L’interdiction du voile dans notre pays frère, l’Azerbaïdjan »

La cause immédiate de ces tensions semble être l’application de restrictions controversées au port du voile islamique dans les écoles azerbaïdjanaises.

Les autorités azerbaïdjanaises cherchent depuis longtemps à limiter le port du voile à l’école, une question devenue l’un des sujets les plus sensibles de la politique intérieure. En 2010, elles avaient fait marche arrière après les protestations suscitées par une telle interdiction. La Turquie appliquait elle aussi des restrictions similaires jusqu’en 2014, mais le président Recep Tayyip Erdoğan s’est depuis présenté comme le défenseur du droit des femmes musulmanes à pratiquer ouvertement leur religion, notamment en portant le voile.

Dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre, Erdoğan avait critiqué les restrictions au port du voile dans les écoles, les qualifiant d’« attaque contre les droits les plus fondamentaux des femmes ». Il avait associé cette question à l’« islamophobie », qui, selon lui, « se répand comme la peste en Occident ». Sans nommer l’Azerbaïdjan, ses propos avaient été interprétés par beaucoup comme visant Bakou.

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La presse turque favorable au pouvoir et des responsables politiques liés au Parti de la justice et du développement (AKP) ont également condamné cette décision, appelant Erdoğan à soulever la question auprès d’Ilham Aliev. Parallèlement, des organisations religieuses turques ont manifesté devant le consulat d’Azerbaïdjan à Istanbul pour réclamer le retrait de ces restrictions. Certains intervenants sont allés jusqu’à remettre en question le discours sur les « peuples frères », répété depuis des années.

Lors de la manifestation, le spécialiste de littérature Ahmet Kerim Artuk a déclaré que la formule employée dans les médias, « l’interdiction du voile dans notre pays frère, l’Azerbaïdjan », ne correspondait pas à la réalité.

Il a poursuivi : « En raison de sa dictature laïque, de son islamophobie et de sa coopération avec les oppresseurs sionistes en matière de politique étrangère, ce pouvoir ne peut être notre frère. Aux morts de nos martyrs à Gaza, le pouvoir de Bakou a ajouté les larmes de nos sœurs azerbaïdjanaises voilées. » Il reliait ainsi la question du voile aux relations étroites que l’Azerbaïdjan entretient depuis longtemps avec Israël, l’un des sujets les plus épineux entre Ankara et Bakou.

Les liens étroits de l’Azerbaïdjan avec Israël

Depuis le début de la guerre à Gaza, les relations étroites entre l’Azerbaïdjan et Israël suscitent une controverse croissante. Alors qu’une grande partie du monde musulman, dont la Turquie, a condamné la guerre et la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens dans les bombardements israéliens, l’Azerbaïdjan n’a pas adopté cette position.

Pour Bakou, les armes israéliennes ont joué un rôle important dans la modernisation de l’armée azerbaïdjanaise. Pour Israël, les combustibles fossiles azerbaïdjanais continuent d’occuper une place importante dans les importations. Les deux pays présentent leurs liens étroits comme une preuve de tolérance religieuse.

Cependant, les déclarations de personnalités religieuses turques associant les restrictions au port du voile à l’alliance entre l’Azerbaïdjan et Israël montrent que la question est loin d’être close.

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Lors de la manifestation du 3 octobre, Hülya Şekerci, fondatrice de l’organisation turque de défense des droits religieux Özgür-Der, a déclaré : « Notre résistance en Palestine et notre lutte pour le droit de porter le voile en Azerbaïdjan sont un seul et même combat. »

Elle a également affirmé : « Nous ne pourrons jamais qualifier d’État frère un pouvoir qui continue de siéger face au meurtrier Netanyahou alors que des protestations s’élèvent contre lui et que les salles de l’Assemblée générale des Nations unies se vident, et qui développe un partenariat stratégique avec les meurtriers sionistes. »

Şekerci faisait référence à un autre épisode controversé survenu en septembre : le représentant de l’Azerbaïdjan était resté dans la salle de l’ONU pour écouter le discours de Netanyahou, tandis que des dizaines de délégués l’avaient quittée en signe de protestation.

En l’absence d’autres médiateurs, l’Azerbaïdjan a tenté de jouer ce rôle entre Israël et la Turquie. En 2025, Bakou avait accueilli des négociations entre responsables turcs et israéliens au sujet de leurs divergences sur la Syrie.

En août 2026, le média israélien Ynet, citant des sources, avait rapporté que les efforts de l’Azerbaïdjan pour apaiser les tensions entre les deux pays se poursuivaient « en coulisses ».

Selon Ynet, un responsable azerbaïdjanais s’exprimant sous couvert d’anonymat avait déclaré : « Israël, Turquie, avez-vous perdu la raison ? Vous êtes nos amis, et la Turquie est aussi notre amie. Que ferons-nous si, à Dieu ne plaise, vous entrez en guerre l’un contre l’autre ? Voilà pourquoi il est important d’apaiser immédiatement les tensions. »

Alors que les relations commerciales de l’Azerbaïdjan avec Israël faisaient l’objet de critiques en Turquie, l’agence de presse azerbaïdjanaise APA, favorable au pouvoir, avait publié un article visant à montrer que le commerce turco-israélien se poursuivait, notamment grâce à des navires appartenant à des intérêts turcs qui acheminaient des marchandises vers les ports israéliens sous pavillon étranger. L’article aurait ensuite été supprimé, avant d’être republié le lendemain.

Parallèlement, une partie des milieux laïques turcs porte un regard plus favorable sur les liens de l’Azerbaïdjan avec Israël.

Le célèbre journaliste turc Yılmaz Özdil a ainsi affirmé que l’approche diplomatique de Bakou à l’égard d’Israël avait été plus efficace que celle d’Ankara. Il a également souligné que, pour prendre le contrôle de l’Artsakh, l’Azerbaïdjan s’était appuyé sur des armes israéliennes plutôt que turques.

Les ambitions régionales de l’Azerbaïdjan

Ce n’est pas la première fois que la normalisation des relations avec l’Arménie suscite des divergences entre la Turquie et l’Azerbaïdjan.

En 2009, pendant la période de la « diplomatie du football » arméno-turque, les relations entre Ankara et Bakou s’étaient sensiblement dégradées, même si les tensions s’étaient ensuite apaisées.

La deuxième guerre d’Artsakh, en 2020, a renforcé le partenariat stratégique entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, Ankara apportant un soutien important à Bakou. La Turquie avait déjà fermé sa frontière avec l’Arménie en 1993 en raison du conflit de l’Artsakh, et elle a longtemps affirmé qu’elle ne la rouvrirait pas sans progrès dans les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

Récemment, toutefois, Aliev a commencé à présenter un récit de la guerre davantage centré sur son propre pays. Début octobre, il avait déclaré : « Nous avons obtenu [la victoire] entièrement par nos propres moyens. »

« Tout le monde bénéficie d’un puissant protecteur, certains en ont même plusieurs. Mais nous étions seuls », avait-il affirmé.

Plus tard dans le même discours, il avait de nouveau insisté : « Quand nous avions besoin d’aide, personne ne nous a aidés. »

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Ces propos contrastent fortement avec ceux qu’il avait lui-même tenus en décembre 2020, immédiatement après la guerre : « Dès les premiers jours de la guerre, ou plutôt dès les toutes premières heures, nous avons ressenti le soutien de la Turquie. »

Aliev avait alors également déclaré : « [Erdoğan] a affirmé que l’Azerbaïdjan n’était pas seul et que la Turquie serait toujours à ses côtés. »

En 2024, Erdoğan avait lui aussi souligné la contribution de la Turquie à la victoire, suscitant des critiques dans le journal d’État azerbaïdjanais Azerbaïdjan. Il avait alors déclaré que la Turquie pourrait « entrer en Israël comme nous sommes entrés au Karabakh et en Libye ».

Dans le même temps, la Turquie a toujours affirmé ne pas avoir participé directement à la guerre, mais s’être limitée à apporter son soutien. L’Azerbaïdjan a lui aussi déclaré à plusieurs reprises qu’aucune troupe étrangère n’avait directement participé aux opérations militaires.

La normalisation des relations avec l’Arménie constitue un autre point de désaccord. Bakou insiste depuis longtemps pour que le processus de normalisation turco-arménien reste lié à son propre processus de paix avec Erevan.

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La situation régionale a changé après la prise de contrôle de l’ensemble de l’Artsakh par l’Azerbaïdjan en 2023. La Turquie a commencé à faire avancer plus activement la normalisation de ses relations avec l’Arménie, notamment les discussions sur la réouverture de la frontière, le rétablissement des voies de communication et l’établissement de relations diplomatiques.

Par ailleurs, alors que la Turquie s’est longtemps considérée comme le « grand frère » dans les relations entre les deux pays, l’Azerbaïdjan semble aujourd’hui remettre en question cette hiérarchie, fort de son assurance géopolitique croissante et de ses propres déclarations sur son statut de puissance régionale.

La victoire dans le conflit de l’Artsakh et le renforcement des liens énergétiques avec l’Union européenne ont conforté Bakou dans sa perception de lui-même comme un État jouant un rôle autonome dans la région, capable de mener une politique étrangère différente de celle de la Turquie ou d’autres pays plus puissants du voisinage.

En 2024, lorsqu’un missile antiaérien russe a frappé par erreur un avion de ligne d’Azerbaijan Airlines, provoquant la mort de 38 personnes, Bakou a réagi très fermement. Ses relations de longue date avec Moscou se sont alors dégradées à un niveau sans précédent. Les commentateurs russes semblaient à l’époque surpris par la vigueur de la réaction azerbaïdjanaise.

Cette confrontation s’est toutefois apaisée par la suite et, selon les auteurs d’OC Media, l’Azerbaïdjan semble être revenu à son ancien mode de coopération avec la Russie, essentiellement en coulisses et ne devenant que ponctuellement visible dans l’espace public. Les auteurs citent à titre d’exemple la libération, en septembre, d’un ressortissant français emprisonné, en échange du retrait du milliardaire russo-ouzbek Alicher Ousmanov de la liste des personnes sanctionnées.

Selon eux, les manifestations publiques de la querelle avec la Turquie pourraient relever d’une approche similaire.

La querelle va-t-elle s’aggraver ?

Malgré toutes ces divergences, les plus hauts responsables, dont Erdoğan et Aliev, ont jusqu’à présent évité de se critiquer directement.

Les médias azerbaïdjanais adoptent eux aussi, pour l’heure, une attitude prudente. Le discours dominant des médias favorables au pouvoir consiste à dénoncer une campagne contre l’Azerbaïdjan dans la presse turque, tout en se présentant comme les défenseurs des relations entre Bakou et Ankara. Le 26 septembre, le Conseil azerbaïdjanais des médias et de la radiodiffusion avait ainsi déclaré que des « affirmations infondées et partiales » visant l’Azerbaïdjan circulaient dans la presse turque.

Des médias proches du pouvoir tels que Caliber et APA n’ont pas non plus publié d’attaques virulentes contre la Turquie, alors qu’ils n’hésitent généralement pas à le faire à l’occasion d’autres différends géopolitiques.

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Si les piques et les critiques réciproques entre commentateurs des deux pays devraient se poursuivre, des facteurs structurels laissent aussi penser que l’alliance azerbaïdjano-turque se maintiendra, au moins à moyen terme.

Début 2026, Bakou et Ankara avaient conclu un accord garantissant la fourniture de gaz naturel provenant du gisement azerbaïdjanais d’Absheron pendant quinze ans, à partir de 2029. Cet accord intervient alors que la Turquie cherche à réduire sa dépendance énergétique à l’égard de la Russie. En 2024, la part de l’Azerbaïdjan dans les importations turques de gaz avait atteint environ 22 %, soit presque le double de son niveau dix ans auparavant.

Quant à l’Azerbaïdjan, malgré les déclarations martiales d’Aliev sur sa puissance militaire, ses capacités ont des limites bien réelles. Il paraît peu probable que Bakou souhaite véritablement rompre l’alliance de sécurité qui le lie depuis des décennies à la Turquie. Le 30 septembre, au plus fort de ces tensions, les deux pays ont signé plusieurs contrats de défense d’une valeur totale d’environ 500 millions de dollars, montrant que leur coopération militaire se poursuit*.

Les auteurs d’OC Media concluent leur analyse en observant que l’Azerbaïdjan n’est pas encore en mesure de se tenir entièrement seul, ni militairement ni politiquement. Selon leur appréciation, la relation résumée par la formule « Une nation, deux États » devrait donc se poursuivre pour le moment.


* « NH » — Au moment de la publication de cette analyse, il est apparu que la filiale azerbaïdjanaise de l’entreprise turque Boğaziçi Savunma, qui avait signé des accords de défense avec l’Azerbaïdjan lors du salon de l’industrie militaire ADEX-2026 à Bakou, allait être dissoute. L’entreprise avait conclu avec la partie azerbaïdjanaise un accord de partenariat et de production locale. Les raisons de la dissolution de cette filiale n’ont pas été officiellement rendues publiques.