Après la guerre, le front de la mémoire
Hovhan MANDAKOUNI
« 1in.am », Erevan, le 19 septembre 2026, 15 h 00
En l’espace de quelques jours, la campagne azerbaïdjanaise concernant le monastère de Gandzasar a connu de nouveaux développements, impliquant successivement une communauté religieuse[1], des dizaines d’ONG et les médias d’État, pour finalement atteindre la direction de l’Académie nationale des sciences d’Azerbaïdjan.
Le 18 septembre, le président et le vice-président de l’Académie, le chef de sa section du Nakhitchevan ainsi qu’une vingtaine de scientifiques ont publié une déclaration commune présentant Gandzasar comme un monument de « l’Albanie du Caucase » et affirmant qu’il n’a aucun lien avec l’histoire arménienne. Ils y décrivent Hasan Jalal comme un homme d’État azerbaïdjanais éminent et accusent la partie arménienne d’avoir falsifié ou détruit des inscriptions, des croix et des pierres tombales.
La conclusion politique de cette déclaration est particulièrement significative : La réaction arménienne concernant Gandzasar est présentée comme une tentative de « saper l’agenda de paix de l’Azerbaïdjan ». Ainsi, le différend relatif à la question du patrimoine culturel est lié par les azerbaïdjanais à l’engagement de l’Arménie en faveur de la paix.
Cette question dépasse donc largement celle de l’identité de Gandzasar.
Les études universitaires internationales consacrées à l’histoire et à la culture arméniennes offrent une tout autre perspective.
Une étude récemment publiée par la communauté internationale des spécialistes des études arméniennes identifie Hasan Jalal comme un prince arménien et cite la longue inscription lapidaire de Gandzasar comme une source première essentielle concernant son œuvre de bâtisseur. En d’autres termes, les théories avancées par Bakou ne constituent pas des vérités historiques établies et incontestables, quelle que soit la manière dont elles sont présentées dans les déclarations officielles.
Mais, la portée politique du processus en cours en Azerbaïdjan dépasse le cadre d’un simple débat historique.
En l’espace de quelques heures, la « Communauté religieuse oudi-albanienne », des organisations de la société civile, des media étatiques d’information et l’Académie nationale des sciences ont toutes relayé le même message. Cette succession d’adhésion démontre que la question a été portée au niveau de l’État. S’il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives quant à l’objectif ultime, l’impact est manifeste : la question de la présence culturelle arménienne en Artsakh s’inscrit ainsi progressivement dans un récit politique de l’État azerbaïdjanais.
En Arménie, ce sujet est, comme on pouvait s’y attendre, douloureux. L’Artsakh a été vidé de sa population arménienne il y a à peine trois ans. Les gens ont perdu leurs foyers, les tombes de leurs proches, leurs églises et leur cadre de vie historique. Dans ce contexte, contester le caractère arménien de Gandzasar ou de Dadivank ne sera pas perçu comme une simple question d’érudition historique. Cela touche directement la corde la plus sensible liée à cette perte de l’Artsakh. Bakou ne peut l’ignorer. De son côté, Erevan doit également comprendre la chose différemment.
Le texte de l’accord de paix a été paraphé à Washington en août 2025. Cependant, en septembre 2026, l’accord définitif n’est toujours pas signé. Mais même après la signature, les différends relatifs à la mémoire historique, au patrimoine culturel et à l’identité ne disparaîtront pas.
La paix exige des efforts bien plus importants et prolongés qu’une simple cessation des hostilités. Mais de tels différends historiques et culturels ne sont pas propres au Caucase du Sud. La Géorgie et l’Azerbaïdjan sont des partenaires stratégiques depuis des décennies et partagent des projets énergétiques et de transport majeurs, ils n’ont cependant pas encore résolu le différend frontalier et historique concernant le complexe monastique de David Gareja. Sur place, depuis 2019, la tension entre le clergé géorgien et les gardes-frontières azerbaïdjanais ne s’est pas apaisée. Pourtant, la coopération intense entre les deux États n’a pas mis fin à ce conflit.
Des différends concernant le patrimoine ecclésiastique persistent également depuis des années entre l’Arménie et la Géorgie.
L’Église orthodoxe géorgienne revendique plusieurs monastères dans les régions de Lori et de Tavush, tandis que de son côté, l’Église arménienne soulève des questions relatives à la propriété d’églises arméniennes à Tbilissi et dans la région d’Akhaltsikhe. Ces questions persistent dans le cadre de relations diplomatiques entre les deux pays et sont gérées sans conflit militaire.
C’est une leçon importante pour l’Arménie.
Toute déclaration azerbaïdjanaise concernant Gandzasar ne doit pas nécessairement donner lieu à une avalanche de lamentations et à une forme d’hystérie nationale.
Nous devons apporter une réponse documentée, scientifiquement fondée et présentée dans les langues internationales, en s’appuyant sur des documents d’archives, des manuscrits, des études architecturales, des témoignages de l’époque et les travaux de chercheurs étrangers. La défense de l’histoire repose sur les manuscrits, les archives, la recherche universitaire et une interaction constante avec les institutions internationales.
L’Azerbaïdjan concentre précisément ses efforts sur le terrain, faisant évoluer sa stratégie de narration historique : il délaisse les organisations de la société civile au profit du monde académique et des systèmes de communication de l’État.
L’Arménie doit elle aussi apporter une réponse institutionnelle.
Une fois signé, le traité de paix pourra clore l’un des volets juridiques du conflit militaire, mais il ne résoudra pas les différends relatifs à l’histoire, à la mémoire et au patrimoine.
Les États du Caucase continueront longtemps à débattre au sujet des églises, des toponymes, des manuscrits, des souverains médiévaux et des frontières historiques.
Maintenir ces différends dans des limites gérables fait également partie de la politique de paix. Ce qui se joue actuellement autour de Gandzasar constitue précisément l’une des premières épreuves sérieuses de cette nouvelle réalité.
Les tirs peuvent cesser à la frontière, mais la lutte autour de l’histoire se poursuit bien au-delà.
_____
La prétendue « Communauté chrétienne albano-oudie d’Azerbaïdjan ». ↑
