Après la conquête militaire de l’Artsakh, celle de la mémoire

Գանձասար_Վանք

Hovhan MANDAKOUNI

« 1in.am », Erevan, le 20 septembre 2026

Récemment, Hikmet Hadjiev, le conseiller spécial du président de l’Azerbaïdjan, a accompagné quelque 150 diplomates étrangers et représentants d’organisations internationales aux monastères de Gandzasar et de Dadivank. A cette occasion, il a présenté ces monastères comme des éléments du « patrimoine chrétien de l’ancienne Albanie du Caucase ». Il a décrit l’histoire arménienne de Gandzasar comme le fruit de « transformations postérieures ».

Derrière cet épisode existe une véritable politique d’État menée depuis des années.

Dans l’ouvrage universitaire « Caucasian Albania: An International Handbook », publié par De Gruyter en 2023[1], Hratch Tchilingirian, chercheur à l’université d’Oxford, étudie cette politique dans le détail, la décrivant comme la construction par Bakou d’une nouvelle histoire pour « l’Église albanienne ».

L’étude démontre qu’il ne s’agit pas là d’une simple question de débat historiographique.

L’appareil d’État azerbaïdjanais façonne de manière constante un récit reliant l’Azerbaïdjan moderne au passé chrétien primitif de l’Albanie du Caucase, tout en effaçant progressivement la présence arménienne de cette histoire.

À la suite de la guerre de 2020, cette politique a pris un nouvel élan et s’est transformée en un instrument étatique plus systématique.

Dès 2022, le ministre azerbaïdjanais de la Culture, Anar Karimov, avait annoncé la création d’un groupe de travail chargé, en particulier, de présenter les inscriptions arméniennes comme des « traces de falsification ». Quelques mois après la fin de la guerre, le président Ilham Aliev s’était exprimé devant les caméras. Filmé près de l’une des églises arméniennes de l’Artsakh, il l’avait présentée comme un « sanctuaire albanien » et évoqué une « l’histoire falsifiée » créée de toute pièce par les Arméniens.

La structure du discours étatique de Bakou est très claire.

Le patrimoine chrétien médiéval arménien est présenté comme l’héritage de l’Albanie du Caucase, laquelle est dépeinte comme le précurseur historique de l’Azerbaïdjan moderne. Aux Oudis revient le rôle d’incarner la continuité vivante de cette histoire.

L’étude de Tchilingirian démontre que ce récit est façonné avec l’implication de l’État.

L’administration présidentielle azerbaïdjanaise, les institutions religieuses, les ressources financières et l’appareil diplomatique de l’Azerbaïdjan participent tous à son élaboration et à sa diffusion internationale. Gandzasar constitue l’un des points-clefs de ce récit.

Le même corpus de travaux universitaires internationaux[2] attribue la construction de Gandzasar aux Hasan-Jalalyan, une famille princière arménienne de l’Artsakh. Hasan-Jalal fut inhumé dans le monastère du même nom en 1261. Gandzasar devint par la suite le siège du « Catholicossat d’Albanie » [Aghvanats gathoghigossoutioun]. Les titulaires de ce catholicossat dépendait canoniquement de l’Église apostolique arménienne. Au XIXe siècle, l’institution fut réorganisée et définitivement transformée en un diocèse de l’Église arménienne. Ces faits mettent également en évidence une distinction importante. L’appellation « albanien » renvoie à une identité historique qui ne saurait être « automatiquement » attribuée à l’Azerbaïdjan contemporain. L’histoire de Gandzasar s’est inscrite dans le contexte des milieux princiers, ecclésiastiques et culturels arméniens du Caucase médiéval.

Aujourd’hui, la tentative d’inscrire cette histoire complexe dans un récit national moderne particulier est devenue un instrument politique.

L’implication du peuple des Oudis constitue également un élément central de ce projet.

L’étude de Tchilingirian précise qu’au cours des premières années, après la chute de l’Union soviétique, la petite communauté oudie vivant en Azerbaïdjan était même perçue avec méfiance par les autorités. Mais par la suite, l’État a reconnu et structuré la « communauté chrétienne albano-oudie », commençant à la présenter comme le fondement de la continuité de l’ancienne Église albanienne. Toutefois, cette nouvelle entité ne dispose aujourd’hui ni d’une hiérarchie ecclésiale propre, ni du principe de la succession apostolique, ni de la reconnaissance ecclésiastique internationale qui caractérisent une Église historiquement indépendante.

L’un des précédents les plus révélateurs a été la restauration de l’église du village de Nij.

Lors d’un projet financé par le gouvernement norvégien, la destruction des inscriptions lapidaires arméniennes de l’édifice a provoqué des protestations de la part de la Norvège elle-même. L’ambassadeur de Norvège avait qualifié le fait « d’acte de vandalisme », et la visite de l’église prévue pour le Premier ministre norvégien avait même été annulée[3].

Au vu de ces éléments, la dernière tournée de Hadjiev revêt une signification très particulière.

Depuis septembre 2023, il ne reste plus de population arménienne en Artsakh.

La lutte s’est désormais déplacée sur le terrain de la mémoire, des toponymes, des inscriptions et des origines culturelles. Les églises subsistent après le déplacement des populations. L’objectif politique suivant est donc la réinterprétation de leur histoire.

Ainsi, le différend autour de Gandzasar a depuis longtemps dépassé le cadre d’un débat purement historiographique. Bakou transforme sa propre version de l’histoire en un message d’État et diplomatique, qu’elle présente aux diplomates étrangers « in situ », auprès des monuments.

Le processus de paix ne résoudra pas cette question.

La manière dont le patrimoine historique est traité participe également à la qualité de la paix. Un traité peut officialiser des frontières, mais la lutte pour la mémoire ne s’arrête pas là.

À cet égard, l’Arménie doit avoir une politique d’État à long terme incluant des travaux de recherche, de documentation, des archives numérisées, une coopération universitaire internationale, une collaboration soutenue avec l’UNESCO et les organismes chargés de la préservation du patrimoine culturel, des publications de qualité en langues étrangères ainsi qu’une diplomatie active.

Bakou a depuis longtemps érigé cette question en priorité de sa politique d’État. La réponse de l’Arménie doit être tout aussi systématique et consister à présenter l’histoire de Gandzasar sur la scène internationale en s’appuyant sur des éléments factuels, des travaux universitaires faisant autorité, et une action diplomatique permanente.

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  1. https://archive.org/details/oapen-20.500.12657-63757/page/211/mode/2up

  2. L’ouvrage Caucasian Albania: An International Handbook cite précédemment.

  3. À la suite de cette affaire, à cause de sa dénonciation de la destructions des inscriptions arméniennes, l’ambassadeur de Norvège avait été déclaré « persona non grata » par les autorités azerbaïdjanaises et rappelé par son pays à la demande pressante de Bakou. http://news.bbc.co.uk/2/hi/europe/4336733.stm