Le malaise sous le voile

Ալիեւ

Aliev : « Que chacun reste à sa place »

Le président azerbaïdjanais Ilham Aliev a employé un ton d’une rare fermeté pour dénoncer toute ingérence étrangère, affirmant que nul n’avait le droit de se mêler des affaires intérieures de son pays ni de dicter à l’Azerbaïdjan la manière dont il devait vivre.

Aliev n’a pas précisé si ses propos visaient la Turquie ni s’ils étaient liés à la polémique née ces derniers jours autour du port du voile. Leur calendrier interpelle néanmoins : ils ont été prononcés quelques jours seulement après les critiques venues de Turquie au sujet des nouvelles règles vestimentaires introduites dans les écoles azerbaïdjanaises.

Le 21 septembre, le gouvernement azerbaïdjanais avait modifié les règles relatives à la tenue vestimentaire des élèves des écoles publiques. Le texte officiel n’emploie pas l’expression « interdiction du voile ». Toutefois, après son entrée en vigueur, des informations et des vidéos ont circulé selon lesquelles des élèves portant le voile se voyaient interdire l’accès à leur établissement scolaire.

Le lendemain, 22 septembre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a dénoncé, dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, les interdictions du voile dans les établissements scolaires, qu’il a présentées comme une atteinte aux droits fondamentaux des femmes. Erdoğan n’a pas cité l’Azerbaïdjan. Il est donc impossible d’affirmer s’il faisait ou non directement référence à la récente décision de Bakou.

Quelques jours plus tard, la question avait néanmoins déjà provoqué des tensions dans le débat public en Turquie comme en Azerbaïdjan.

Le 26 septembre, la Commission temporaire du Parlement azerbaïdjanais chargée de lutter contre les ingérences étrangères et les menaces hybrides a affirmé qu’une « campagne d’information coordonnée » était menée contre l’Azerbaïdjan sur les réseaux sociaux depuis le territoire turc.

Selon la Commission, cette campagne viserait non seulement à porter atteinte aux relations « fraternelles et alliées » entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, mais également à susciter la défiance envers les institutions de l’État azerbaïdjanais et à accentuer la polarisation de la société.

Le même jour, le Conseil de la presse et de l’audiovisuel d’Azerbaïdjan a lui aussi exprimé son mécontentement face à certaines publications circulant dans les médias turcs, les qualifiant d’infondées et de partiales.

La polémique a pris une tournure encore plus explicite le 30 septembre, lorsque le député turc Mustafa Yeneroğlu a directement critiqué les restrictions appliquées en Azerbaïdjan aux élèves portant le voile.

Yeneroğlu a estimé qu’empêcher des jeunes filles d’aller à l’école en raison de leur voile constituait une violation de leurs droits fondamentaux, notamment de leur droit à l’éducation. Il a directement appelé Ilham Aliev à permettre à ces élèves de regagner leurs établissements, et exhorté Erdoğan ainsi que les autorités turques à soulever la question auprès de Bakou.

Deux jours plus tard, le 2 octobre, prenant la parole lors du 8e congrès du parti « Nouvel Azerbaïdjan », Aliev a insisté sur la nécessité de préserver « l’espace idéologique » du pays des influences extérieures. Il a également souligné que la politique étrangère de l’Azerbaïdjan devait être conçue de manière à empêcher quiconque de s’immiscer dans ses affaires intérieures.

Il a déclaré :

« Nous devons construire notre politique étrangère de manière à ce que personne ne se mêle de nos affaires. Nous n’avons besoin ni de l’aide ni de la tutelle de qui que ce soit. »

Aliev a ensuite évoqué les années durant lesquelles, selon lui, l’Azerbaïdjan n’avait bénéficié d’aucun soutien extérieur, insistant sur le fait que le pays avait bâti sa puissance militaire avec ses propres moyens.

« Lorsque nous avions besoin d’aide, personne ne nous a aidés. Tout ce que nous avons acquis, nous l’avons payé avec notre propre argent. Cela vaut également pour toutes nos armes. Nous les avons achetées aux prix du marché mondial, jusqu’à la dernière balle, avec notre propre argent. »

Puis, sur un ton nettement plus tranchant, il a poursuivi :

« Personne ne peut se mêler des affaires de l’Azerbaïdjan. Que chacun reste à sa place, ne se mêle pas de nos affaires, ne vienne pas fourrer son nez dans notre mode de vie et ne nous dise pas comment nous devons vivre. »

« Que chacun s’occupe de son propre peuple et de son propre État », a-t-il ajouté.

Le président azerbaïdjanais a également affirmé que « l’espace idéologique » du pays devait être préservé des « éléments étrangers et des influences étrangères », présentant la lutte contre les ingérences extérieures comme l’un des axes importants de la politique intérieure et extérieure de l’Azerbaïdjan.

Dans son discours, Aliev n’a directement mentionné ni la Turquie ni la polémique sur le voile. Il n’est donc pas possible d’affirmer que ses déclarations constituaient une réponse adressée à Ankara. Leur chronologie n’en demeure pas moins notable : elles interviennent immédiatement après les critiques suscitées en Turquie par les nouvelles règles vestimentaires dans les écoles azerbaïdjanaises, la dénonciation officielle par Bakou d’une « campagne d’information » venue de Turquie et l’appel public adressé à Aliev par un député turc.

Il convient également de rappeler qu’un premier « froid » avait déjà traversé, ces derniers jours, les relations entre la Turquie et l’Azerbaïdjan, pourtant adeptes de la formule « une nation, deux États », à la suite d’un épisode survenu lors de la 81e Assemblée générale des Nations unies.

Lors du discours du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, des dizaines de délégations, parmi lesquelles les représentants de la Turquie, avaient quitté la salle en signe de protestation. Le représentant de l’Azerbaïdjan, lui, était resté à sa place et avait suivi le discours.

Les images avaient largement circulé et suscité un vif émoi en Turquie, qui se pose depuis le début de la guerre à Gaza en ardent défenseur de la cause palestinienne.