DÉCRYPTAGE : Doit-on courber l’échine … ?
Par Marc DAVO
En rédigeant cet article, je me suis posé la question suivante : devrai-je continuer de rallonger le titre pour préciser « qui doit courber ou non l’échine et devant qui ?». J’ai pensé que le temps était révolu où il aurait fallu prendre des précautions d’ordre sémantique, recourant à des phrases alambiquées, afin d’éviter les reproches en retour basées sur les clichés tels que « acte de croisade occidentale contre la Russie », « ingratitude arménienne » à l’égard du protecteur russe, « intrigue des agents de George Soros » ou que sais-je encore. Non, l’heure du parler vrai a sonné.
Les répercussions de la défaite de 2020 et de l’épuration ethnique de 2023 sur la société arménienne
Manifestement, nul besoin d’apporter des précisons au titre ci-haut, car la majorité de la population arménienne a compris ce que représente, pour l’Arménie, le nouvel empire agressif du nord, à savoir la Russie poutinienne. Celle-ci n’inspire plus, comme auparavant, la confiance aveugle qui caractérisait le sentiment général chez les Arméniens. Cependant, à mon sens, ce changement d’attitude correspond à une déception plus qu’il résulte d’une prise de conscience rationnelle. Les paradigmes régissant les tensions géopolitiques mondiales ont conduit Moscou, dès 2007-08, à reconsidérer sa position à l’égard de l’Arménie. Il était difficile pour l’opinion arménienne, restée encore sous l’emprise russe, d’appréhender le monde en turbulence avant qu’une nouvelle configuration de l’ordre international ne soit établie. Cependant, cette situation a touché certaines catégories, plutôt jeune et ouverte sur l’extérieur.
Je doute fort que toutes les forces politiques en présence perçoivent le véritable rôle que le Kremlin s’est assigné pour rétablir l’ordre d’antan, dont l’Arménie devrait faire les frais. En tout état de cause, un segment de la société arménienne, estimé à une vingtaine de pourcent du total des habitants, reste convaincu, en dépit du bon sens, que l’Arménie a besoin de la Russie et doit s’y intégrer. Et, il continuera de voter lors des élections en faveur des forces oligarchiques locales russophiles engagées dans la politique, qu’il y ait achat de vote ou non.
Que veut la Russie ?
Le Kremlin, en l’état actuelle de la disposition du régime en place, est mu par une volonté de rétablir sa domination impériale, une domination de nature colonialiste, sur l’espace jadis considéré comme le sien. L’appellation de « l’étranger proche » à propos des pays issus de l’Union soviétique est symptomatique de cet état d’esprit chez les dirigeants et la classe politique russes. Au lendemain de l’effondrement de l’URSS, un diplomate russe m’avoua que « ces pays devraient rester dans le giron russe, quoi qu’il arrive ». A contrario, la diplomatie française, sur instruction, a souhaité bannir l’emploi de ce terme, sans doute pour ne pas légitimer les prétentions expansionnistes qu’ont théorisées les nostalgiques de la Russie forte, Alexandre Dugin ou Sergey Karaganov. Ne pas comprendre cette réalité ou la sous-estimer relèverait de la naïveté politique.
Le Kremlin dispose de leviers non-négligeables, tant sur le plan juridico-administratif qu’humain, à savoir les accords et conventions signés sous la présidence des trois chefs d’Etat avant la révolution de velours de 2018, Levon Ter Petrossian, Robert Kotcharian et Serge Sarkissian, ainsi que la présence d’hommes politiques ou religieux acquis à la « cause moscovite », qu’on peut désigner par le vocable avilissant de « 5e colonne ». Récemment, les « hommes providentiels », comme le milliardaire Samuel Karapetian et avant lui Ruben Vardanian, ont soudain découvert, par je ne sais quel miracle, leur vocation, pour venir participer à la vie politique locale. Leur dépendance vis-à-vis du Kremlin les transformera nolens volensen affidés du régime poutinien, même s’ils développent dans leur for intérieur un sentiment pro-arménien. Vladimir Poutine lui-même a plaidé publiquement en leur faveur à la veille des élections de juin dernier. Ce geste fait de ces personnalités les envoyés du Kremlin dans la vie politique arménienne. Moscou voulait ses représentants au sein du parlement arménien et ce fut fait.
L’Arménie, le maillon faible de l’espace post-soviétique, sert comme l’exemple de punition qu’infligera Moscou à tout autre pays de « l’étranger proche », ayant des velléités d’indépendance. En conséquence, les tentatives d’Erevan pour plaire ou chercher des compromis resteront sans effet, la Russie resserrera l’étau (fermeture du passage de Lars, mesures discriminatoires, pressions diverses, …).
En revanche, le Kremlin n’adopte pas des mesures contraignantes à l’égard d’Ilham Aliev. Il s’y est aventuré dans l’affaire de l’avion azerbaidjanais détruit par un tir de missile, mais il a vite déchanté face à la résilience de Bakou, aidée en cela par la Turquie et probablement l’Occident pour lequel l’Azerbaïdjan a un poids stratégique hautement important. Le président russe est allé jusqu’à qualifier son homologue azéri de personne intelligente.
Désormais, la Russie déploie d’énormes efforts diplomatiques et politiques pour faire en sorte que, selon l’expert Vahram Atanessian, ancien député du Parlement de Stépanakert « les intérêts russes et azéris codifiés dans le document signé à la veille de l’invasion de l’Ukraine en 2022, ne se trouvent pas en opposition » dans le processus actuel de redistribution des cartes géopolitiques.
Que fait la Russie ?
La période qui se distinguait par des conflits ouverts ou gelés avec les voisins de l’Arménie est révolue. La page du conflit du Haut-Karabakh a tourné et la malheureuse population arménienne, trop confiante dans « l’amitié du grand frère russe », –expression souvent employée par David Babayan, ancien ministre des Affaires étrangères du Haut-Karabakh–, a subi une épuration ethnique avec la complicité du contingent russe sur place. La Russie d’aujourd’hui, embourbée dans la guerre en Ukraine, utilise les attaques hybrides et manie le levier économico-financier, en gardant en réserve, l’utilisation de sa base militaire de Gyumri en cas de besoin, pour une éventuelle intervention dans le but de faire aboutir un putsch. Dans cette approche, deux domaines très importants pour la souveraineté, voire l’existence en tant qu’Etat indépendant de l’Arménie, sont dans le collimateur des autorités moscovites : l’énergie (centrale nucléaire et importation de gaz) et la communication, essentiellement le réseau ferroviaire.
Le patron de la société RosAtom, Alexei Likhachov, s’est rendu à Erevan le 29 septembre dernier. Il a eu des entretiens avec Nikol Pachinian et le vice Premier-ministre Mher Grigorian. Il est question de la visite prochaine du Directeur des Chemin de fer. Peu d’informations concrètes transparaissent des entretiens. Cependant les déclarations du Premier ministre au sujet de l’offre russe et la construction d’une centrale nucléaire russe jettent le trouble dans les esprits. En effet, Nikol Pachinian a déclaré en substance que l’Arménie examinerait cette proposition et pourrait recourir à la technologie russe pour construire une nouvelle centrale atomique, car les besoins énergétiques du pays vont au-delà de ce que peuvent satisfaire d’autres projets. On se souvient des propos du vice-président américain Vance, lors de sa visite en février 2026, qui soulignaient la priorité pour les Etats-Unis d’aider l’Arménie à produire de l’électricité d’origine nucléaire selon la nouvelle technologie américaine, susceptible de réduire la dépendance du pays. Les dires du Premier ministre marquent un recul d’autant plus curieux qu’on connait la vétusté de la technologie russe qui a abouti à la catastrophe de Tchernobyl. De plus, le recours à la Russie renforcera sa mainmise sur le secteur énergétique arménien déjà fortement dépendant.
Ce recul pourrait être interprété comme un geste d’Erevan à ne pas contrarier Moscou. Le secteur énergétique est crucial pour l’Arménie pour que le gouvernement se permette le chipotage avec un pouvoir autocratique qui a décidé de réduire l’Arménie à l’état de vassalité. Les Américains n’ont pas encore réagi.

Si la même attitude compromettante se manifeste dans l’affaire des chemins de fer, il faudra s’attendre à la dislocation du projet Tripp dont la réalisation, sans l’interférence de la Russie, a suscité beaucoup d’espoir. Le gouvernement doit savoir que les Etats-Unis n’accepteront pas que le projet Tripp se retrouve dans l’impasse. Le contrôle conjoint américano-arménien, tel qu’il a été prévu dans les documents signés à Washington en août 2025, est primordial, car le projet constitue un élément d’une stratégie plus large d’accès de l’Occident (Etats-Unis et Union européenne) à l’Asie centrale. Dans cette stratégie, l’Azerbaïdjan occupe une place prépondérante puisque sa géographie ouvre la voie vers l’espace centrasiatique longtemps dominé exclusivement par Moscou et que par ailleurs la Chine souhaiterait y renforcer sa présence et ainsi mettre en œuvre son projet de liaison terrestre vers l’Europe, ce sur quoi Washington voudrait exercer un droit de regard.
Le réseau ferré arménien avait été imprudemment mis à la disposition des Russes par Robert Kotcharian et on voit les conséquences d’un acte irresponsable qui a créé une situation complexe. Le Premier ministre Pachinian a très bien saisi la subtilité de l’affaire que la Russie veut utiliser pour faire saboter le projet Tripp. Il a voulu chercher une solution acceptable en proposant la vente par les Russes de la concession aux Kazakhs qui ont conclu un accord de coopération avec les Français pour l’amélioration du fonctionnement des chemins de fer de leur pays. Pour l’heure, Moscou a opposé une fin de non-recevoir.
* * *
L’Arménie est trop faible. Certes sa position géopolitique est importante dans le contexte régional marqué par la tentative de pénétration occidentale en Asie centrale, mais cette importance est moindre par rapport à celle de l’Azerbaïdjan, dans la mesure où l’Azerbaïdjan permet par son voisin la Géorgie de contourner l’Arménie en direction de l’ouest. En conséquence, le gouvernement arménien doit, coûte que coûte, veiller à préserver l’intérêt des Etats-Unis et de l’UE en approfondissant sa coopération avec eux. Dans ce jeu (grand jeu), le régime de Bakou ne restera pas les bras croisés. Une Arménie faible et peu fiable avec des institutions léthargiques est tout à fait dans son intérêt. C’est pour cette raison que les tergiversations et reculades, réelles ou non, du gouvernement provoquant l’incertitude sont aussitôt exploitées. Elles apportent de l’eau au moulin d’Ilham Aliev. Le dirigeant azéri veut démontrer aux Occidentaux que l’Arménie est encore sous l’influence russe. Afin d’assainir le fonctionnement de l’Etat et d’améliorer la compétitivité de l’économie, le recours à la compétence des diasporas implantées en Occident s’avère indispensable. Une telle politique est de nature à accélérer, si telle est la volonté nationale, la construction d’un Etat moderne et souverain. ■
