Un programme gouvernemental de rupture

Editorial

L’Assemblée nationale de la République d’Arménie a adopté le programme gouvernemental pour la période 2026-2031 par 63 voix pour et 24 contre. Ce nouveau programme rompt entièrement avec les objectifs du précédent plan quinquennal (2021-2026). Les priorités ne sont plus les mêmes. Pour le parti du Contrat civil, le résultat des élections du 7 juin 2026 constitue l’atout qui lui donne la latitude de rompre avec l’idéologie nationale en vigueur depuis les années 1990 — laquelle visait le rétablissement des droits historiques et de la justice pour le peuple arménien, l’indépendance de l’Artsakh, la reconnaissance internationale du Génocide, ainsi que la garantie de la sécurité de l’Arménie par la Russie.

Le 24 août, à la tribune de l’Assemblée nationale, le Premier ministre Nikol Pachinian a réaffirmé la poursuite de l’idéologie de « l’Arménie réelle » comme objectif opérationnel fondamental de la République. Cet objectif repose sur le principe de définir l’État arménien à l’intérieur de son territoire internationalement reconnu de 29 743 kilomètres carrés (tel qu’établi par la déclaration d’Alma-Ata), dans le but d’assurer aux citoyens la paix, la sécurité, le bien-être et le développement économique du pays.

L’un des principaux points de cet agenda de paix est la signature d’un traité avec l’Azerbaïdjan et l’ouverture de la frontière avec la Turquie.

Le volet le plus délicat de la mise en œuvre de cet agenda demeure l’adoption d’une nouvelle Constitution. Son point le plus épineux est la suppression de la référence à la Déclaration d’indépendance de l’Arménie, indépendamment du fait que le gouvernement — qui ne dispose pas de la majorité des deux tiers au Parlement — parvienne ou non à la faire adopter. Ce projet constitutionnel place l’ensemble du peuple arménien face à une situation inédite à laquelle il n’est pas préparé, en particulier la diaspora traditionnelle, dont l’identité est profondément marquée par le Génocide et par la dépossession de son territoire historique.

Le projet de voies de communication « TRIPP », prévu avec les États-Unis, constitue une étape décisive vers l’établissement de la paix avec l’Azerbaïdjan. Il permettrait de relier les infrastructures ferroviaires arméniennes au réseau international. Sur ce point précis, la gestion des chemins de fer arméniens ayant été confiée à la Russie par un accord d’État, et compte tenu des sanctions occidentales frappant Moscou, les investisseurs internationaux pourraient hésiter à s’engager dans le projet TRIPP. Il s’agit là de l’un des dossiers complexes où s’affrontent les intérêts étatiques de l’Arménie et de la Russie.

Un autre changement notable du nouveau programme gouvernemental concerne les relations extérieures : l’alliance stratégique entre l’Arménie et la Russie n’y est plus mentionnée. Moscou perd ainsi sa position de partenaire de premier plan au profit d’une coopération stratégique avec les quatre pays voisins de l’Arménie, ainsi qu’avec les États-Unis, l’Union européenne, la France et la Chine. L’actuel plan quinquennal vise ainsi l’instauration de la paix, en s’appuyant sur l’idéologie de « l’Arménie réelle ».

Parallèlement à cet agenda pacifique, le gouvernement poursuit, sur le plan intérieur, le développement des institutions démocratiques, l’instauration d’un climat de justice et la restitution des biens acquis illégalement. Ces mesures se traduisent déjà concrètement par les poursuites pénales récemment engagées contre d’anciens présidents, ainsi que par les procès intentés à des oligarques majeurs du pays, tels que Samuel Karapetian et Gaguik Tsaroukian. Sur ce terrain, la réforme du système judiciaire demeure l’un des chantiers prioritaires du gouvernement. Car il ne saurait y avoir de paix sans État de droit ni justice sociale.

J. Tch.