L’indécrottable irrédentisme aliévien

1789375223

Mgrditch ISRAËLIAN

« Zarkerak.am ». Erevan, le 14 septembre 2026

Le week-end dernier, 150 diplomates et responsables d’organisations internationales en poste à Bakou ont été entrainés au Haut Karabakh dans une « excursion idéologique » organisée par les services de la propagande azerbaidjanaise. Hikmet Hadjiev, conseiller spécial d’Ilham Aliev, a présenté à cette occasion le patrimoine arménien de la région comme l’héritage des « Albaniens du Caucase », l’une des antiques populations de la région que Bakou présente comme l’une des composantes de l’actuel peuple azerbaïdjanais. Une grossière manipulation de l’histoire que Mgrditch Israëlian, journaliste du media Zarkerak.am d’Erevan, dénonce alors que le même Hadjiev proclame que le « conflit est clos » entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Dans la bibliothèque du monastère de Gantzasar, dans une démonstration aussi puérile que vaine, Hadjiev s’est ridiculisé en exhibant devant les participants plusieurs copies de manuscrits, les présentant comme des « falsifications » des Arméniens, alors qu’il se n’agissait que de copies destinées à être exposées, comme c’est la cas dans tous les musées du monde. Sur des images diffusées par la propagande azerbaïdjanaise, on peut voir des diplomates rire à l’occasion des explications du « guide ». On ignore si ils réagissaient ainsi à l’inculture de Hadjiev ou pour lui complaire.

Si le conflit est terminé, alors pourquoi Bakou poursuit-il la lutte autour de la mémoire historique ? D’un côté, Bakou déclare que « le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est clos, qu’il ne reste plus de questions en suspens et que les deux pays doivent avancer sur la voie de la paix ». Pourtant, de l’autre, il continue de tenir des propos sur des sujets revêtant, pour l’Arménie et le peuple arménien, une importance non seulement historique mais aussi profondément émotionnelle.

L’un de ces exemples de ces positions est la présentation des églises arméniennes de l’Artsakh comme étant prétendument « albaniennes ». La question est donc: si le conflit est véritablement terminé, alors pourquoi l’Azerbaïdjan continue-t-il de réinterpréter l’histoire arménienne ? Pourquoi est-il nécessaire de travestir l’histoire des églises arméniennes, de présenter le patrimoine arménien comme « albanien » et d’effacer progressivement toute trace arménienne de l’histoire de l’Artsakh ?

Il ne s’agit plus d’un simple débat entre historiens, c’est l’expression d’une politique de deux poids, deux mesures. La guerre est peut-être terminée, les négociations sur les frontières peuvent se poursuivre et un traité de paix pourrait même être signé, mais si, parallèlement, l’on tente de modifier la perception du passé, cela signifie que la lutte s’est déplacée vers une autre arène : celle de la mémoire historique.

Il existe ici une contradiction manifeste dans la politique de l’Azerbaïdjan. D’un côté, on propose de « laisser le passé derrière soi » et l’on affirme que « le conflit est terminé », de l’autre, on revient sans cesse sur ce même passé, cherchant à déterminer qui a vécu en Artsakh, qui a bâti les églises et à qui appartient ce patrimoine culturel.

Si Bakou souhaite véritablement ouvrir une nouvelle page dans les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, cette nouvelle page ne saurait commencer par une réécriture de l’histoire.

Quel que soit l’attachement du peuple arménien à la paix, il ne peut rester indifférent lorsque des églises, des lieux sacrés pour lui, sont présentées comme relevant du patrimoine d’un tiers.

L’enjeu ne se limite pas ici à la propriété d’une église. La question est de savoir si la paix implique d’accepter le récit historique que l’on tente de nous imposer.

Si l’Azerbaïdjan soutient que le conflit avec l’Arménie est terminé, il doit également démontrer que la lutte contre l’identité et la mémoire historique arméniennes a pris fin.

La fin du conflit militaire ne saurait signifier que la guerre s’est simplement déplacée de la carte de géographie vers les manuels d’histoire, vers le patrimoine, les églises et la mémoire des gens.

***

Ruben Rubinian, le président du Parlement, qui avait vivement critiqué les propos de Hadjiev et condamné le révisionnisme dont ce dernier avait fait preuve au sujet du patrimoine arménien déclarait un peu plus tard « Nous réagissons à tout de manière appropriée, de façon adéquate, en temps voulu et dans l’intérêt de la République d’Arménie. Cette paix instaurée ne signifie pas qu’il n’y aura pas de problèmes susceptibles de provoquer des tensions ; bien entendu, il y en aura et il y en a déjà. Il y aura des déclarations qui feront bouillir notre sang, mais comment devons-nous y réagir ? Devons-nous porter un jugement ? Nous le pouvons, certes, mais cela signifie-t-il que tout est fini ? Cela signifie-t-il que nous devrions simplement jeter aux oubliettes tout ce que nous avons accompli au prix d’efforts immenses, de milliers de vies et du sang versé, simplement parce que des propos nous ont déplu et que nous décidons que cela équivaut à mettre fin à la paix ? Après un conflit de trente ans, cela fait maintenant deux ans et demi qu’aucune perte humaine n’a été enregistrée à la frontière du fait de tirs ennemis… ».

Dans le même temps, ne perdant jamais une occasion pour « jeter un peu d’huile sur le feu », plusieurs représentants de l’opposition somment le Premier ministre et le Ministre des Affaires étrangères de publier des communiqués pour condamner cette « excursion » organisée par l’Azerbaïdjan et les propos du conseiller d’Aliev.