Le silence embarrassé de Moscou au sujet de Gandzasar

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Hovhan MANDAKOUNI

« 1in.am », Erevan, le 14 septembre 2026

La visite aux monastères de Gandzasar et de Dadivank d’environ 150 diplomates étrangers et représentants d’organisations internationales accrédités en Azerbaïdjan et les déclarations de Hikmet Hadjiev sur les origines « albaniennes » de ces sanctuaires continuent de provoquer des remous au sein de l’opinion publique arménienne, tant en Arménie qu’en diaspora. Nous n’avons visiblement pas affaire à un épisode ordinaire de la propagande azerbaïdjanaise. Bakou tente ici de transformer son récit sur l’appropriation du patrimoine arménien du Karabakh en un concept établi et incontesté du discours diplomatique international.

Mais cette affaire comporte un autre aspect bien plus inquiétant. Pendant des années, c’est précisément le diocèse de Bakou du Patriarcat de Moscou qui a de la manière la plus systématique relayé ce récit azerbaïdjanais en utilisant une terminologie religieuse.

L’Albanétie du Caucase[1] a historiquement constitué un véritable État doté d’une structure ecclésiale propre. Cependant, l’histoire médiévale est bien plus complexe que le modèle simplifié actuellement diffusé par Bakou. À partir des VII ème et VIIIe siècles, la structure ecclésiale albanienne s’est trouvée de plus en plus étroitement liée à l’Église apostolique arménienne, et son siège qui est ensuite devenu le « Catholicossat de Gandzasar », a perduré au sein des structures ecclésiales arméniennes en tant que l’une des entités de cette Église.

Cependant, l’historiographie d’État azerbaïdjanaise a élaboré un récit complétement différent : celui d’une Église d’Albanétie « indépendante » qui aurait été soumise de force à l’Église arménienne au VIIIe siècle avec le soutien du califat arabe, avant d’être progressivement « arménisée » au fil des siècles. C’est précisément cette thèse qui est aujourd’hui invoquée pour expliquer l’histoire des monastères de Gandzasar et de Dadivank. Et, concernant cette situation, il est difficile de faire abstraction du rôle de Moscou car l’historiographie officielle du diocèse de Bakou de l’Église orthodoxe russe évoque l’existence d’une Église d’Albanétie indépendante jusqu’en 1836[2].

Lors de la formation de l’actuelle communauté des Oudi-Albaniens d’Azerbaïdjan, les institutions ecclésiastiques russes ont également contribué à la consolidation religieuse de cet héritage historique, en collaborant avec les communautés oudies, en mettant en œuvre des programmes de formation du clergé et en mettant l’accent sur la continuité historique entre l’Albanétie ancienne et l’Azerbaïdjan actuel.

L’ironie de l’histoire est ici totale. Ce sont les autorités impériales russes, elles-mêmes, qui avaient aboli le catholicossat albanien en 1836. Deux siècles plus tard, l’héritier de cette même tradition ecclésiastique impériale participe à la renaissance d’une identité oudi-albanienne indépendante en Azerbaïdjan.

Le récit concernant l’apôtre Barthélemy constitue la deuxième strate importante de ce processus. Une tradition bien établie à Bakou veut que l’apôtre Barthélemy ait subi le martyre près de la « Tour de la Vierge » [3]. À l’époque tsariste, une chapelle avait même été érigée à cet endroit. Bien qu’elle ait été détruite durant la période soviétique, depuis l’indépendance du pays, le diocèse de Bakou qui relève du patriarcat de Moscou organise sur ses ruines une célébration liturgique dédiée à saint Barthélemy, « protecteur de la ville de Bakou ».

En 2002, le pape Jean-Paul II avait offert une relique de l’apôtre à la ville de Bakou[4]. En 2003, le patriarche œcuménique de Constantinople, Bartholomée 1er a fait de même, bien que ce geste revête une signification fondamentalement différente. Honorer la mémoire de saint Barthélemy à Bakou ne signifie pas que les monastères arméniens du Karabakh sont des monuments « albaniens », ni à reconnaître l’identité canonique d’une « Église albanienne » moderne propre. Il n’existe aucun acte canonique du Patriarcat de Constantinople reconnaissant un tel statut. De même, l’article paru en 2024 dans « L’Osservatore Romano »[5], organe du Vatican, relevait de l’information historique, et non d’un acte de reconnaissance canonique.

Mais la partie russe est allée plus loin. En août 2024, Vladimir Poutine s’était rendu à la cathédrale orthodoxe russe de Bakou en compagnie d’Ilham Aliev. L’évêque Alexey [Smirnov], la primat actuel du diocèse, avait alors présenté saint Barthélemy comme le « saint patron de Bakou et de l’Azerbaïdjan ». La présence des deux présidents avait conféré à ce récit une portée symbolique au plus haut niveau de l’État. À ce stade, l’attitude actuelle du Patriarcat de Moscou devient donc véritablement très embarrassante.

Aujourd’hui, Moscou « défend » publiquement le catholicos Karékine II et l’Église apostolique arménienne, affirmant que « le pouvoir temporel ne doit pas s’immiscer dans les affaires internes de l’Église ». Mais l’Église arménienne ne se résume pas au seul siège du Catholicos, elle englobe aussi Gandzasar, Dadivank, les khatchkars et les inscriptions en arménien.

Il est difficile de se présenter en même temps comme un « défenseur » de l’Église apostolique arménienne tout en gardant le silence à Bakou sur les réattributions historiques et ecclésiastiques visant à dépouiller les monastères arméniens de leur identité arménienne.

La position du Saint-Siège d’Etchmiadzine soulève également des interrogations à cet égard. Selon la tradition de l’Église arménienne, l’apôtre Barthélemy est avec saint Thadée, l’un de ses deux ses fondateurs. Il a prêché en Grande-Arménie où il a été martyrisé. Pourtant, Etchmiadzine a réagi avec une grande retenue au fait que des instances ecclésiales de Moscou soutiennent depuis des années l’historiographie azerbaïdjanaise actuellement utilisée pour redéfinir l’identité des monastères arméniens.

On ne peut que spéculer sur les raisons politiques de cette situation. Pourtant, la contradiction demeure. Si, aujourd’hui, une déclaration est faite à Gandzasar en présence de diplomates étrangers affirmant que le monastère arménien n’est pas arménien, alors la question doit être posée non seulement à Bakou, mais également à Moscou. Si la protection de l’Église apostolique arménienne relève véritablement de principes, alors ce principe doit s’appliquer non seulement à Etchmiadzine, mais aussi à Gandzasar et à Dadivank.

La solidarité entre les Eglises ne saurait se limiter à des déclarations de soutien au catholicos Karékine II. Elle doit justement être mise en marche à partir du moment où l’histoire de l’Église arménienne est usurpée par d’autres.

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  1. Souvent improprement appelée « Albanie ».

  2. L’un des partisans des plus zélés de la propagande azerbaïdjanaise qui diffuse ces théories est l’évêque Alexey Nikonorov, actuellement recteur de la paroisse russe de Malte.

  3. Un donjon ancien situé dans la vielle ville de Bakou.

  4. On notera avec intérêt que l’Église catholique a offert à deux reprises des reliques du même saint sous les pontificats des papes Paul VI et François.

  5. Dans cet article intitulé « Voyage dans l’Albanie ancienne», Rosella Fapiani, journaliste de l’organe officiel du Vatican « l’Osservatore romano » avait repris à son compte les thèses révisionnistes azerbaïdjanaises suscitant un véritable tollé dans tout le monde arménien.