Quand la prière doit-elle se transformer en diplomatie ?

5000-729

Aram AMATOUNI

« 1in am », Erevan, le 14 septembre 2026

Le Catholicos Aram 1er de la Grande Maison de Cilicie a réagi à des vidéos en provenance de Chouchi dans lesquelles des églises et des monuments historiques et culturels arméniens étaient présentés, en présence d’invités étrangers, comme relevant du patrimoine de « l’Albanie du Caucase ». Le Catholicos a qualifié ces images de « terribles distorsions » de l’histoire en mettant en garde : « il ne faut pas permettre que d’autres régions d’Arménie subissent le même sort que Chouchi sous le couvert d’une fausse apparence de paix ».

Il est naturellement difficile de contester le propos d’Aram 1er.

Lorsque le patrimoine médiéval arménien est systématiquement attribué à une autre histoire devant un public international, l’enjeu dépasse le simple passé. Il s’agit d’une politique visant à réviser les traces d’une présence historique. Une réécriture de l’histoire.

Mais une question délicate se pose : qu’a fait au fil des années l’Église arménienne pour que la protection du patrimoine chrétien arménien de l’Artsakh soit inscrit à l’agenda du « monde chrétien » ?

Après que la population arménienne de l’Artsakh ait été chassée de ses terres, la question des églises menacées aurait immédiatement dû dépasser le cadre du débat interne arménien. Si l’identité arménienne de Gandzasar, de Dadivank et d’Amaras est attestée par des inscriptions, l’architecture et un important héritage historique, alors leur protection ne relève pas uniquement de la responsabilité du gouvernement arménien ou des historiens.

À cet égard, l’Église apostolique arménienne dispose d’un atout qui fait défaut à l’État : un vaste réseau de relations pluriséculaires avec le « monde chrétien ».

Quels sont aujourd’hui les résultats de ce réseau ?

Pourquoi, à ce jour, n’avons-nous pas vu de déclarations conjointes de haut niveau impliquant l’Église catholique romaine, le Patriarcat œcuménique de Constantinople, l’Église anglicane, les grandes Églises européennes et les instances œcuméniques internationales ? Pourquoi le sort de Gandzasar, de Dadivank, d’Amaras et d’autres sanctuaires arméniens de l’Artsakh ne s’est-il pas imposé de manière permanente à l’ordre du jour du « monde chrétien » ?

Depuis des décennies, le Catholicos Aram 1er est lui-même l’une des figures les plus éminentes du clergé arménien engagé dans le mouvement œcuménique international. Par conséquent, sa voix peut, et devrait, porter bien au-delà des réseaux sociaux arméniens.

Le combat pour la défense du patrimoine historique ne se gagne pas par de simples déclarations. Il exige de la diplomatie, un travail de documentation, des recherches universitaires au niveau international, la mobilisation de liens ecclésiaux ainsi qu’une grande constance À cet égard, les responsabilités de l’État arménien et de l’Église doivent se compléter.

L’État est tenu d’agir sur les plans diplomatique et juridique ainsi qu’au sein des organisations internationales, tandis que l’Église doit œuvrer dans le « monde chrétien ». Parallèlement, les institutions académiques doivent fournir les fondements factuels permettant d’éviter que la falsification de l’histoire ne soit présentée comme un simple différend entre « deux récits antagonistes ».

Aram 1er écrit que tout cela devrait nous conduire vers « la conscience de soi et l’unité ». Difficile de le contredire. Toutefois, l’unité ne constitue pas une politique si elle ne s’accompagne pas d’actions concrètes.

Par ailleurs, le processus de paix et la préservation du patrimoine culturel ne sont pas des objectifs qui pourraient s’annihiler mutuellement. Une paix durable implique non seulement la reconnaissance des frontières, mais aussi le respect de l’identité historique et culturelle de l’autre. La paix ne saurait se bâtir en passant l’histoire sous silence, ou en la réécrivant.

Dans ce contexte, ce que l’on attend de l’Église, ce n’est pas simplement une prise de position claire, mais un engagement à traduire son rayonnement international et ses réseaux en actions cohérentes.

La voix de l’Église arménienne doit se faire entendre à Rome, Genève, Londres, Athènes, Constantinople et dans les autres centres du « monde chrétien », pour soulever une question fondamentale : comment pourrait-on bâtir la paix en acceptant tacitement que le patrimoine historique et spirituel d’un peuple puisse être attribué à un autre peuple ?

Si la prière est la mission de l’Église, lorsque les noms et l’histoire de ses propres sanctuaires sont menacés, elle doit s’accompagner d’une action organisée et cohérente sur le plan international, car le patrimoine doit être préservé non seulement lorsqu’une église est en passe d’être démolie, mais aussi lorsqu’elle est préservée, mais que l’on tente de changer son identité et l’Histoire.