La paix ne peut se résumer au monologue d’un vainqueur
Hovhan MANDAKOUNI
« 1in.am », Erevan, le 16 septembre 2026
S’adressant récemment à des chefs religieux musulmans à Bakou, Ilham Aliev a délivré deux messages concomitants. Le premier était qu’une paix existe actuellement entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, et que Bakou souhaite la pérenniser. Le second présentait l’Arménie comme un État ayant « perpétré des crimes », des « actes de barbarie » et un « génocide » pendant trois décennies, qualifiait les prisonniers arméniens détenus à Bakou de « tueurs d’enfants » et désignait la puissance militaire de l’Azerbaïdjan comme la garantie première de l’avenir du pays. Dans ce même discours, Aliev a déclaré que « la force » était redevenue un facteur prépondérant à l’échelle mondiale et que l’Azerbaïdjan continuerait de renforcer sa puissance militaire. Il ne s’agit donc pas tant pour lui de préserver le souvenir de cette guerre, que d’énoncer un modèle de paix dans lequel la victoire militaire se transforme en un droit exclusif d’interpréter l’histoire.
Le récit officiel de Bakou repose sur une logique selon laquelle les pertes et les plaintes de l’Azerbaïdjan sont présentés comme une vérité historique incontestable, tandis que les pertes et les souffrances endurées par la partie arménienne sont rejetées comme étant des inventions ou de la propagande. Une telle mémoire sélective ne prépare pas le terrain pour la réconciliation. Lorsqu’un État érige sa propre version au rang d’une histoire unilatéralement admise et tente d’effacer les pertes de l’autre camp de la mémoire publique et politique, la paix se trouve supplantée par une historiographie imposée par le vainqueur.
En septembre 2023, plus de 100 000 Arméniens du Karabakh sont arrivés en Arménie en l’espace d’une seule semaine. Ce chiffre a été enregistré par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. En novembre de la même année, la Cour internationale de Justice des Nations unies a ordonné à l’Azerbaïdjan de garantir un retour sûr, sans entrave et rapide des personnes ayant quitté le Karabakh et souhaitant y retourner, et de protéger celles qui y sont restées contre tout recours à la force, ou toute intimidation susceptible de les contraindre au départ.
Cette même contradiction est particulièrement manifeste s’agissant de la question du patrimoine culturel.
Ilham Aliev accuse l’Arménie d’avoir détruit des mosquées, alors que l’observatoire indépendant « Caucasus Heritage Watch » a documenté, grâce à l’imagerie satellitaire, des cas avérés de destructions, d’altération et de dénaturation identitaire du patrimoine culturel arménien dans des territoires passés sous contrôle azerbaïdjanais. Parmi ces sites, figurent l’église Saint-Jean-Baptiste (Kanatch Jam) de Chouchi et des cimetières arméniens historiques. Il est donc difficile de séparer la rhétorique de Bakou concernant la protection du patrimoine culturel de sa politique visant à réinterpréter et à effacer progressivement les traces historiques arméniennes. Dans ce contexte, désigner le monastère de Gandzasar sous le nom de « Ganjasar » et Dadivank sous celui de « Khudaveng », ou présenter les monastères médiévaux arméniens comme des éléments du « patrimoine de l’Albanie du Caucase », ne relève pas de simples confusions linguistiques. Lorsque le changement d’un toponyme s’accompagne d’une réinterprétation, ou d’une réattribution de la présence historique arménienne dans cette zone, nous ne sommes pas seulement en présence d’un changement de dénomination, mais d’une réécriture systématique de l’histoire.
L’Europe n’a pris conscience de cette vérité qu’au lendemain de conflits apocalyptiques.
La réconciliation franco-allemande de l’après-Seconde Guerre mondiale n’a pas été rendue possible parce que les parties avaient gommé le passé, mais parce qu’elles ont cessé de faire de la victoire et de la défaite le fondement permanent de leurs relations futures. L’instauration de la paix n’exigeait pas d’effacer l’histoire, mais d’abandonner la pratique consistant à en faire une arme politique permanente.
Le Caucase du Sud est aujourd’hui justement confronté à ce choix.
Bakou a atteint ses objectifs par la voie militaire et a pris le contrôle du Karabakh. Mais l’issue militaire en elle-même ne suffit pas à instaurer la paix. Si la guerre peut modifier le rapport de force et imposer une nouvelle réalité, la paix exige de transformer cette réalité en un ordre politique stable et mutuellement acceptable.
Dans ce discours d’Aliev, la frontière entre paix et victoire s’estompe presque totalement.
D’un côté, il proclame la fin de la guerre et l’avènement d’une paix durable, de l’autre, il continue de bâtir un récit d’État fondé sur la supériorité du vainqueur, l’humiliation de l’adversaire, les représailles militaires et la primauté de la force.
Le problème n’est pas seulement celui d’une violente rhétorique, mais d’une mentalité politique qui conçoit la paix non comme une refonte des relations, comme une réaffirmation permanente de l’issue de la guerre. Une telle paix peut certes s’accompagner de frontières délimitées, de voies de communication ouvertes, de liaisons ferroviaires, de relations diplomatiques et même d’un traité signé, mais si le peuple voisin continue d’être dépeint dans le discours officiel comme une population de « barbares » ou d’« occupants » représentant une menace existentielle, alors, même si les canaux de communication s’ouvrent, la voie la plus essentielle vers la paix, celle de la confiance entre les sociétés, demeurera fermée.
L’Azerbaïdjan a atteint son objectif principal par la voie militaire. Il fait désormais face à un défi bien plus complexe : prouver que la victoire peut déboucher sur la paix, plutôt que de voir la paix se transformer en une démonstration prolongée de cette victoire.
La véritable paix commence lorsque le vainqueur s’abstient de définir l’avenir uniquement dans les termes de sa victoire.
