Quand Bakou donne une leçon sur la corruption à l’Europe
Hovhan MANDAKOUNI
« 1in.am », Erevan, le 16 septembre 2026
Très récemment, depuis Bakou, Ilham Aliev a qualifié le Parlement européen de « repaire de corrompus », a décrit l’Europe comme « islamophobe » et a qualifié les critiques occidentales visant l’Azerbaïdjan de « campagne de calomnies ». C’est la rhétorique politique qu’utilise Bakou pour tenter d’inverser les rôles, c’est-à-dire, passer du statut de cible des critiques internationales à celui d’accusateur de ce même système international. Toutefois, le rôle de juge manque de crédibilité lorsque les faits ne résistent pas au moindre examen.
Aliev invoque également les quatre résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies de 1993, présentant leur contenu comme une exigence directe de retrait des forces armées arméniennes. Toutefois, la formulation de ces résolutions diffère quelque peu : elles exigeaient le retrait des « forces d’occupation » des régions conquises, tandis que le gouvernement arménien était, par ailleurs, appelé à user de son influence sur les Arméniens du Haut-Karabakh pour garantir le respect de ces exigences. Il ne s’agit pas là d’une simple question de sémantique, mais d’une distinction fondamentale quant à la nature juridique du conflit. Les complexités de trois décennies ne sauraient être réduites rétroactivement à une accusation portée unilatéralement contre l’Arménie.
Bakou applique cette même approche sélective au Parlement européen.
Certes, le Parlement européen a bien connu un scandale de corruption majeur. Le« Qatargate » qui a porté un coup dur à la réputation des institutions européennes. En 2022, les enquêteurs belges ont saisi environ 1,5 million d’euros en espèces dans le cadre de cette affaire, et Eva Kaïli, alors vice-présidente du Parlement européen, s’était retrouvée au cœur de l’enquête. Toutefois, l’affirmation d’Aliev selon laquelle « aucune mesure n’a été prise » à son encontre et que l’affaire a été « étouffée » ne correspond pas à la réalité. Mme Kaïli a été arrêtée et a passé plusieurs mois en détention, tandis que le Parlement européen a voté sa destitution du poste de vice-présidente par 625 voix pour et une seule contre.
La force d’un système démocratique ne réside pas dans l’absence de corruption, mais dans la capacité à la mettre au jour, à enquêter à son sujet et à en poursuivre les auteurs. Lorsqu’un scandale entraîne une destitution, des poursuites pénales et une réforme institutionnelle, le système ne dissimule pas sa faille, mais s’efforce d’y remédier.
C’est précisément à ce stade que l’accusation portée par Bakou commence à se retourner contre lui.
Depuis des années, l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) enquête sur ce que l’on appelle la « diplomatie du caviar », spécifiquement associée à l’Azerbaïdjan : un système visant à influencer les responsables politiques européens au moyen de cadeaux, d’argent et de leviers de pression. Des documents de l’APCE ont fait état de sérieux soupçons concernant l’influence azerbaïdjanaise, des sanctions ont été imposées aux personnes impliquées et l’ancien député européen Luca Volontè a été condamné par la justice pour avoir accepté des pots-de-vin afin de promouvoir les intérêts politiques de l’Azerbaïdjan.
Ainsi, le discours sur la corruption en Europe provenant de Bakou s’apparente à un miroir dans lequel les autorités ne voient que le visage de l’autre. Certes, certaines de ces critiques adressées à l’Occident sont fondées. L’Europe ne fait pas toujours preuve de cohérence. Ses intérêts énergétiques entrent parfois en conflit avec les principes qu’elle proclame en matière de droits de l’homme, et les normes appliquées varient selon les pays. Toutefois, le « deux poids, deux mesures » pratiqué par les uns ne dispense pas pour autant les autres de leur propre responsabilité.
Dans le même temps, les récentes prises de position du Parlement européen à l’égard de l’Azerbaïdjan ne sauraient être réduites à une simple politique de « soutien à l’Arménie ». En mars 2025, par 523 voix pour et seulement 3 contre, il a exigé la libération des captifs arméniens et des anciens responsables du Haut-Karabakh détenus à Bakou. En décembre de la même année, par 477 voix pour, il a de nouveau attiré l’attention sur la montée des persécutions politiques et la question des prisonniers politiques en Azerbaïdjan. Il ne s’agit pas ici de « choisir le camp de l’Arménie », mais bien d’une question de droits de l’homme et de responsabilité juridique au sein de l’Azerbaïdjan.
On peut estimer cette politique comme sévère, voire partiale. Toutefois, la qualifier d’ « islamophobie » est d’un ridicule achevé.
Le véritable enjeu ne réside pas dans la « faiblesse » de l’Europe, mais plutôt dans le fait que certaines institutions européennes ne considèrent pas la puissance croissante et l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan comme des motifs d’exemption de toute obligation de rendre des comptes. Le pétrole, le gaz, la situation géographique et la victoire militaire peuvent certes renforcer le poids d’un État dans les négociations, mais ils ne lui confèrent pas le droit d’échapper à la critique ni à l’obligation de rendre des comptes.
C’est précisément là que réside la contradiction fondamentale de la déclaration d’Aliev.
Il affirme que l’Azerbaïdjan est devenu si puissant que l’Occident a lancé une « campagne de dénigrement » à son encontre. Or, un État fort ne craint pas la critique ; il y répond au contraire par des faits, ouvre ses tribunaux aux observateurs, permet à une presse libre de demander des comptes aux autorités et ne présente pas la moindre critique comme un complot. La force d’un État ne se mesure pas seulement à la difficulté d’exercer sur lui des pressions extérieures, mais aussi à la liberté avec laquelle il peut être critiqué de l’intérieur.
L’Europe n’est pas infaillible. Ses institutions ont connu la corruption, le « deux poids deux mesures » et les calculs politiques. Mais si Bakou souhaite juger l’Europe à l’aune de ces critères, il doit être prêt à les appliquer à son propre gouvernement. Faute de quoi, l’accusation de « repaire de corrompus » cesse de qualifier l’Europe pour se transformer en un miroir politique qui ne fait que reflèter sa propre réalité.
