Le Saint-Siège d’Etchmiadzine exige une réponse de l’État …
… Les fidèles arméniens du Saint-Siège d’Etchmiadzine …
Aram AMATOUNI
« 1in.am », Erevan, le 16 septembre
À la suite de la visite de diplomates étrangers à Gandzasar et Dadivank, le Saint-Siège d’Etchmiadzine a publié une déclaration soulignant que les dernières atteintes au patrimoine spirituel et culturel arménien de l’Artsakh doivent faire l’objet d’une « évaluation appropriée » de la part des autorités arméniennes et de « mesures concrètes » visant à les prévenir.
Cette exigence est légitime. Mais cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les autorités de la République. Le Saint-Siège doit également faire face à des questions qui appellent une réponse.
Qu’a fait de son côté l’institution ecclésiale dont le territoire canonique englobait l’Artsakh, et que fait elle actuellement pour cette région ?
En 1992, la ville de Chouchi était devenue de siège au diocèse de l’Artsakh, la cathédrale du Saint-Sauveur (Ghazanchetsots), cathédrale du diocèse. Par la suite, le siège du diocèse a été transféré à Stepanakert. Pourquoi cette décision a-t-elle été prise, comment a-t-elle été justifiée et quelle signification a-t-elle eue pour Chouchi en tant que centre spirituel arménien ? Ce qui pouvait autrefois sembler n’être qu’une simple décision administrative revêt aujourd’hui une tout autre portée historique.
Des questions se posent également au sujet de l’archevêque Parguev Martirossian.
Durant trois décennies, il a exercé la fonction de primat du diocèse d’Artsakh, et il est devenu l’une des figures emblématiques de la vie religieuse de la région. En 2021, il avait été relevé de ses fonctions de primat et nommé légat catholicossal pour des « missions spéciales ». En quoi consistaient ces « missions spéciales » ? Quelle mission internationale l’archevêque – qui avait servi sur place durant trente ans- a-t-il réalisée après de la perte de l’Artsakh ? Son statut, ses réseaux et son témoignage personnel sur l’Artsakh constituaient un capital diplomatique exceptionnel. Où, et comment, ce capital a-t-il été mis à profit pour préserver Gandzasar, Dadivank, Amaras et les autres sanctuaires arméniens d’Artsakh ?
Le gouvernement arménien ne peut naturellement pas répondre à ces questions, le Saint-Siège d’Etchmiadzine, en revanche, le peut.
Il en va de même des structures actuelles du diocèse de l’Artsakh.
L’évêque Vrtanès Abrahamian demeure à ce jour primat du diocèse de l’Artsakh tout en dirigeant de manière concomitante le « Bureau pour la préservation du patrimoine spirituel et culturel de l’Artsakh. » Quel type de réseau international ce bureau a-t-il mis en place ? Avec quelles Églises, universités et organisations culturelles ou internationales collabore-t-il ? Quels sont les résultats de ses activités de suivi, de ses initiatives juridiques et de ses campagnes internationales ?
Cette année, l’évêque Vrtanès a soulevé la question du patrimoine arménien et celle des Arméniens détenus à Bakou dans une lettre adressée au vice-président américain J.D. Vance lors de sa visite en Arménie. L’archevêque Parguev a lui aussi fait appel aux instances internationales, au président américain, au Congrès et au pape. Ces démarches méritent d’être saluées. Toutefois, la lutte pour le patrimoine religieux de l’Artsakh ne saurait se limiter à quelques lettres écrites de ci-delà. Elle doit s’inscrire dans une dimension internationale et elle doit être permanente, s’étendant du Vatican à Genève[1] et de Washington à Moscou.
Or, c’est précisément Moscou qui est dans ce contexte le lieux le plus « sensible ». Si le Saint-Siège exige des « actions concrètes » de la part des autorités arméniennes, il serait tout aussi naturel qu’il en appelle au patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie.
Le but n’est pas simplement d’obtenir une déclaration générale exprimant sa solidarité, mais de lui soumettre une exigence très précise : que les sites officiels du diocèse de Bakou et d’Azerbaïdjan de l’Église orthodoxe russe suppriment, ou rectifient, les formulations attribuant le patrimoine spirituel et culturel arménien de l’Artsakh à la prétendue « Église orthodoxe d’Albanie ». Il s’agit d’une question de principe fondamentale, étant donné que le Patriarcat de Moscou a, ces dernières années, publiquement soutenu, le Saint-Siège et le catholicos Karékine II. Si cette solidarité est sincère et fondée sur des principes, elle ne peut s’arrêter aux portes d’Etchmiadzine. L’Église apostolique arménienne, ce n’est pas seulement le siège du Catholicos, mais aussi Gandzasar, Dadivank et Amaras.
Dès lors, pourquoi le Saint-Siège d’Etchmiadzine n’exige-t-il pas publiquement du Patriarcat de Moscou qu’il s’oppose à l’historiographie qui circule au sein de son propre territoire canonique , un narratif que Bakou a aujourd’hui élevé au rang de politique d’État ? Pourquoi l’exigence de « mesures concrètes » adressées au gouvernement arménien, ne s’applique-t-elle pas également à la « diplomatie ecclésiastique » de l’Église elle-même ? C’est d’une importance toute particulière, à un moment où certains affirment que l’Église arménienne subit actuellement des pressions en Arménie, en partie en raison de sa position sur la question de l’Artsakh. Si le combat pour l’Artsakh est invoqué pour justifier des pressions exercées sur l’Église, l’opinion publique est en droit de voir l’ampleur réelle de ce « combat», et non de simples déclarations adressées aux autorités.
L’État a certes sa part de responsabilité, mais, l’Église dispose également d’outils dont l’usage ne requiert aucune autorisation gouvernementale.
La lutte pour Gandzasar prend toute son ampleur lorsque des revendications sont exprimées non seulement à Erevan, mais aussi à Moscou, au Vatican, à Genève et partout où la voix du Saint-Siège peut peser.
Lorsque le Saint-Siège appelle l’État arménien à prendre des mesures concrètes pour protéger le patrimoine de l’Artsakh, l’opinion publique est en droit de retourner la question à l’Église : qu’avez-vous fait en tirant parti de votre autorité canonique, de vos relations internationales et des voies de la « diplomatie ecclésiastique » alors que votre propre patrimoine séculaire était menacé ?
L’État doit répondre de tout ceci, l’Église également.
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Siège du Conseil œcuménique des Églises. ↑
