La prière dans le Bureau ovale et le silence d’Etchmiadzine

Սպիտակ տան-2

Hovhan MANDAKOUNI

Septembre 2026

Le 16 septembre, on a prié en arménien dans le Bureau ovale de la Maison Blanche.

Le président américain Donald Trump a reçu les dirigeants de toutes les juridictions ecclésiales arméniennes des États-Unis. La délégation comprenait l’archevêque Hovnan Derderian et l’évêque Mesrop Barsamian, primats des diocèses de l’Ouest et de l’Est de la juridiction de Saint Etchmiadzine, ainsi que les responsables des deux diocèses du Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie, et des représentants de l’Église catholique arménienne et de la communauté évangélique arménienne. Cette rencontre était organisée à l’initiative de l’ambassade d’Arménie, en collaboration avec le Bureau de la Foi » de la Maison Blanche, et en présence de l’ambassadeur d’Arménie, Nareg Mkrtchian.

La rencontre ne s’est pas limitée à une simple séance protocolaire de photographies. Les échanges ont porté sur les liens civilisationnels et de foi unissant l’Arménie et les États-Unis, sur la liberté religieuse, sur l’héritage de l’Arménie en tant que première nation à avoir adopté le christianisme comme religion d’État, ainsi que sur la paix et le rôle de la foi dans la vie publique. L’archevêque Hovnan Derderian a prononcé une prière pour la paix dans le monde, puis les autres religieux se sont joints à lui pour réciter le « Bahbanitch » , la prière traditionnelle de « protection » de l’Église arménienne. Le Diocèse de la côte est de l’Église arménienne d’Amérique – d’Etchmiadzine – Mgr. Barsamian, a qualifié cette rencontre « d’historique ».

La scène mérite d’être retenue en raison du contexte et de la période dans laquelle elle s’est déroulée.

Il y a quelques jours, Hikmet Hadjiev, le conseiller du président azerbaïdjanais, avait présenté les monastères de Gandzasar et de Dadivank à des diplomates étrangers comme relevant du « patrimoine chrétien de l’ancienne Albanie du Caucase ». À la suite de l’élimination de la présence arménienne en Artsakh, la redéfinition des origines du patrimoine culturel a pris la dimension d’une politique d’État en matière mémorielle.

Au même moment, Moscou est de nouveau intervenu dans la crise interne que traverse l’Église arménienne. Le 15 septembre, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a qualifié les agissements des autorités arméniennes de « persécutions à l’encontre de l’Église canonique » et a déclaré que les auteurs de telles persécutions « seraient maudits ». Elle a également évoqué l’iinfluence des « intervenants extérieurs » sur la situation.

Dans ce contexte, une prière en arménien organisée à la Maison Blanche, au cœur de Washington, revêtait une portée politique toute particulière.

L’ambassade d’Arménie avait réuni les responsables des diverses obédiences religieuses arméniennes. La composition de cette délégation échappait de ce fait à la logique des clivages ecclésiastiques internes. prenaient part à cette rencontre des représentants de diocèses relevant tant du Saint-Siège d’Etchmiadzine, que du Siège de Cilicie, ainsi que des membres des communautés catholique et évangélique. L’État avait su mobiliser ses capacités diplomatiques pour mettre en valeur l’Église arménienne et le patrimoine chrétien arménien sur la scène internationale, et ce, en pleine période de grave conflit interne.

Cela nous amène à la question sans doute la plus délicate.

Cette rencontre n’a pas été mentionnée sur le site officiel du Saint-Siège d’Etchmiadzine[1].

Les articles publiés du 15 au 18 septembre rendent compte des sessions du Conseil spirituel suprême, de documents relatifs au conflit entre l’Église et l’État, de la vie interne du Saint-Siège ainsi que de la réception de diverses délégations. La rencontre du Bureau ovale est absente de ces nouvelles.

Nous n’avons pas affaire là à un simple « détail rédactionnel ».

Ces derniers mois, le Saint-Siège a activement médiatisé le conflit juridique et politique qui l’oppose aux autorités, publiant des déclarations virulentes et se prononçant tant sur des affaires pénales que sur les agissements des institutions de l’État. La réunion du Conseil spirituel suprême qui s’est tenue du 15 au 17 septembre a, elle aussi été entièrement consacrée à ces questions. Pourtant, les informations officielles du Saint-Siège ne font aucune mention d’un événement dont l’importance pour le rayonnement international de l’Église arménienne est capitale.

À la résidence du président américain, le patrimoine chrétien de l’Arménie a été présenté comme une valeur civilisationnelle universelle. En présence du Président, le clergé arménien a prié pour la paix en langue arménienne. Quelques jours auparavant, un responsable azerbaïdjanais avait tenté d’attribuer l’histoire des monastères arméniens à d’autres. Au même moment, le porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères commentait la crise au sein de l’Église arménienne en tenant des propos très ouvertement politiques, allant jusqu’à recourir à une rhétorique d’anathèmes.

Pris dans leur ensemble, ces trois épisodes illustrent un enjeu majeur concernant la perception internationale du patrimoine chrétien arménien, la politique souveraine de l’Arménie et le rôle de l’institution ecclésiale.

C’est précisément ici que le silence du Saint-Siège constitue une question de principe.

Quelle est la véritable priorité de la hiérarchie ecclésiastique aujourd’hui : renforcer le rayonnement international de l’Église arménienne, protéger le patrimoine chrétien de l’Artsakh, maintenir une présence spirituelle responsable dans le processus de paix, ou préserver sa propre position dans les luttes politiques intérieures ?

Il est inutile de chercher la réponse à cette question dans les déclarations officielles.

Les nouvelles publiées le 16 septembre sont très éloquentes.

L’Église arménienne a survécu durant dix-sept siècles parce qu’elle n’a jamais dépendu d’aucun pouvoir en place, parti politique ou État étranger[2].

Sa force résidait dans sa dimension universelle, s’étendant d’Etchmiadzine à Jérusalem, de Venise à New York.

La prière arménienne du « Bahbanitch » récitée dans le Bureau ovale, ne constitue qu’un bref épisode de son histoire contemporains.

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  1. L’information n’a pas non plus été publiée sur le site du Catholicossat de Cilicie.

  2. Une affirmation que l’on voudrait véridique mais contredite par la réalité des faits. Dans les empires russe et ottoman, à la différence de la République d’Arménie actuelle, la hiérarchie de l’Église était entièrement soumise aux pouvoirs en place, même si nous avons de multiples exemples de résistance de certains de ses membres.