Dialogue

Hovhan MANDAKOUNI

« 1in.am», Erevan, 25 septembre 2026

Hier a été publié le rapport sur l’Église apostolique arménienne, élaboré sur instruction du Premier ministre Nikol Pachinian. Rédigé par le Centre des relations publiques et de l’information du cabinet du Premier ministre, le document recense seize dysfonctionnements au sein de l’institution religieuse et expose l’approche de l’État pour y remédier.

La réplique du Saint-Siège d’Etchmiadzine ne s’est pas fait attendre. Le rapport a été qualifié d’inconstitutionnel, d’anticanonique et d’illégal, assorti de lourdes accusations de représailles politiques, de persécutions et d’ingérence dans les affaires internes de l’Église. Toutefois, la véritable portée politique de cette déclaration virulente réside ailleurs : le Saint-Siège propose aux autorités de résoudre les différends actuels « dans un esprit de dialogue, sans conditions préalables ».

Cette formulation mérite une attention toute particulière. Cette même approche avait déjà été adoptée en février dernier lors de l’assemblée épiscopale réunie à Sankt Pölten. Elle est aujourd’hui réitérée dans la foulée de la publication du rapport gouvernemental. Il ne s’agit donc pas d’une simple formule de style pacifiste : Etchmiadzine offre publiquement une voie de sortie, passant de la confrontation à la négociation.

Les développements de ces derniers mois confèrent à cette proposition un poids politique inédit. Le conflit autour de l’Église a depuis longtemps dépassé le strict cadre d’une querelle ecclésiastique pour se muer en une épreuve de force touchant aux prérogatives de l’État, à l’ordre constitutionnel, à la responsabilité juridique et à la confiance publique. Les déclarations croisées n’ont fait qu’exacerber la crise et réduire les marges de manœuvre. À ce stade, le fait le plus marquant est que, pour la première fois dans cet affrontement, une timide voie de négociation semble se dessiner.

Parallèlement, Erevan approfondit ses relations avec l’Union européenne. Dans le nouvel agenda stratégique adopté en 2025, ainsi que dans les dialogues à haut niveau de 2026 entre l’Arménie et l’UE, la démocratie, l’État de droit, les droits de l’homme et la résilience institutionnelle constituent les piliers de la coopération officielle. Dans ce contexte, le conflit avec l’Église n’est plus une affaire purement domestique. Les partenaires de l’Arménie évalueront également la capacité des pouvoirs publics à résoudre d’importants litiges institutionnels dans le strict respect du droit.

C’est ici que le dialogue s’impose comme l’instrument central du dénouement. Il n’oblige aucune des parties à renier ses positions ou à épouser le postulat de l’autre. Le gouvernement peut continuer à faire valoir la primauté de la loi, l’obligation de rendre des comptes et l’intérêt public, tandis que le Saint-Siège peut défendre son autonomie canonique et contester les fondements juridiques de l’intervention étatique. La négociation offrira enfin l’opportunité de délimiter les différents enjeux : régler les questions juridiques par la loi, laisser les affaires de gouvernance ecclésiale aux procédures canoniques, et transposer les frictions accumulées entre l’État et l’Église sur le terrain du débat institutionnel pacifié.

Le Saint-Siège, de son côté, devra également se présenter à ce dialogue avec son propre agenda de responsabilité. Si l’autonomie canonique protège l’Église des ingérences extérieures, elle accroît de facto son devoir d’autorégulation. Les interrogations persistantes concernant la transparence financière, la qualité de la gouvernance, l’intégrité interne et la confiance du public appellent depuis longtemps des réponses convaincantes. Toute question laissée en suspens se transforme, avec le temps, en un déficit de crédibilité. Une réforme de l’Église ne pourra s’appuyer sur des fondations solides que si l’initiative émane de ses propres institutions canoniques, suit des procédures légitimes et s’assure la confiance de la communauté des fidèles.

C’est précisément là que réside l’opportunité politique de la déclaration d’hier. Le gouvernement a publié son document ; le Saint-Siège a délivré sa réplique acerbe, tout en y ménageant une voie pour la négociation. La formule « sans conditions préalables » lève le principal obstacle à une première rencontre. Aucune des deux parties n’est contrainte d’accepter d’emblée le diagnostic de l’autre.

L’Arménie n’a, à l’heure actuelle, nul besoin d’une guerre ecclésiastique prolongée. La région se recompose, le système des partenariats extérieurs est en mutation, et l’État s’efforce de consolider sa position sur l’échiquier international ainsi que ses liens économiques. Un affrontement perpétuel entre les grandes institutions nationales draine l’énergie politique, creuse les fractures sociétales et érode la confiance dans l’ordre étatique.

Le véritable enseignement des événements de la veille ne se trouve ni dans les seize points du rapport, ni dans la ferme fin de non-recevoir d’Etchmiadzine. L’importance politique réside dans le fait qu’au paroxysme de la confrontation, la possibilité de dialoguer a été préservée. L’expression « sans conditions préalables » exige désormais une réponse pragmatique des deux camps : du côté du gouvernement, la volonté d’ériger le dialogue en ligne de conduite étatique ; du côté du Saint-Siège, la disposition à aborder ses propres enjeux de responsabilité autour de cette même table.

Faire perdurer cette crise n’engendrera pas de nouveaux arguments. Cela ne fera qu’aggraver la défiance et rendre d’autant plus ardu le retour à des relations institutionnelles saines. La voie vers une issue s’est ouverte au moment précis où l’impasse semblait la plus totale. Désormais, ce qui sera déterminant n’est plus l’existence même de cette offre, mais la maturité politique dont feront preuve les deux institutions pour s’en saisir.