La nouvelle frontière de la souveraineté

Pach-ONU

Aram AMATOUNI

« 1in.am », Erevan, 25 septembre 2026

L’un des passages les plus éminemment politiques du discours de Nikol Pachinian à l’ONU a porté sur les élections du 7 juin. Le Premier ministre les a érigées en véritable épreuve de force face à l’ingérence étrangère, évoquant des manipulations de l’information, des influences hybrides, des achats de votes et un projet de « capture de l’État ». Sa conclusion s’adresse directement au système institutionnel : les structures de l’État arménien, a-t-il affirmé, ont su endiguer cette pression et préserver la libre expression de la volonté politique des citoyens. Par cette formulation, le scrutin a été présenté comme un test de résilience de la souveraineté nationale.

Prononcé à la tribune de l’ONU, ce vocabulaire prend le poids d’une déclaration de souveraineté. Le concept de « capture de l’État » déplace la compétition électorale sur le terrain de la sécurité nationale, considérant la formation de la volonté politique comme un territoire étatique à défendre. Suivant cette logique, l’ingérence extérieure constitue une attaque directe contre la souveraineté, qu’elle franchisse une frontière physique ou qu’elle s’insinue dans l’écosystème décisionnel. Ainsi, l’urne devient l’une des frontières matérielles de la souveraineté.

M. Pachinian n’a pas nommé la Russie. Toutefois, la déclaration intervient trois mois après les élections, dans un climat où la communauté internationale évoquait déjà des pressions, des restrictions commerciales et des menaces sécuritaires visant l’Arménie, tandis que le discours officiel et para-étatique russe liait fréquemment le choix électoral d’Erevan à ses perspectives d’adhésion à l’Union européenne. Dans ce contexte, l’expression « capture de l’État » ne relève pas de la mise en garde abstraite : elle recèle un sous-texte géopolitique limpide, inévitablement perçu à Moscou comme un signal politique.

C’est ici que se redessine la perception arménienne de la souveraineté. Dans les années 1990, celle-ci se résumait d’abord à la défense du territoire et des frontières, dans un contexte de guerre et de dépendance sécuritaire. Aujourd’hui, la souveraineté ne se mesure plus à la seule aune de la ligne de démarcation. L’État se doit de sanctuariser l’environnement où se forgent les décisions politiques : les élections, l’espace médiatique, les canaux d’influence financière et la libre expression citoyenne. En ce sens, la souveraineté désigne la capacité de l’État à forger sa volonté politique affranchi de tout diktat extérieur.

L’ingérence contemporaine opère souvent sans franchir de frontières. Elle se propage par les flux d’information, les pressions économiques, les dépendances financières, les restrictions commerciales ou les menaces sécuritaires. La vulnérabilité des petits États réside massivement dans ces dimensions invisibles. Si le soldat garde la frontière face à l’ennemi, la souveraineté politique, elle, est défendue par les institutions, l’État de droit, la transparence des financements, un espace médiatique libre et un système électoral intègre.

C’est pourquoi les élections du 7 juin se sont muées en un test de résilience face aux influences extérieures, au-delà de la simple lutte partisane. Selon les observateurs de l’OSCE, le scrutin a été concurrentiel et globalement bien organisé, bien que le processus ait été émaillé de pressions étrangères et de vives inquiétudes. Il convient de saisir cette double dynamique dans son intégralité. Résister à l’ingérence étrangère n’est qu’une facette de la stabilité étatique. Il est tout aussi crucial que cette résistance s’accompagne d’une même intransigeance envers le système intérieur : équité électorale, neutralité des forces de l’ordre, transparence financière et protection du pluralisme. La résilience étatique postule que la souveraineté se défend par une exigence tout aussi élevée envers ses propres institutions.

L’expression « capture de l’État » revêt alors une portée constitutionnelle interne. La lutte contre l’ingérence ne défend la souveraineté que si elle demeure dans un strict cadre légal et applique la même rigueur aux processus politiques intérieurs. Autrement, la rhétorique de la sécurité nationale peut aisément servir de paravent à des dérives autoritaires. La solidité d’un État démocratique se jauge à sa double capacité à endiguer l’influence extérieure tout en bornant son propre pouvoir.

Dans son discours onusien, le Premier ministre a couplé la thématique électorale à sa politique de paix. Il a présenté le résultat du 7 juin comme une validation populaire de cette trajectoire pacifique, élevant celle-ci du rang d’initiative diplomatique à celui de stratégie d’État. L’ingérence étrangère apparaît ainsi comme une offensive dirigée non seulement contre le processus électoral, mais contre l’orientation géopolitique assumée par l’Arménie. La paix acquiert une double vocation : objectif de politique étrangère et mandat de politique intérieure.

Le poids géopolitique de cette démarche est considérable. L’Arménie approfondit simultanément ses liens avec l’Occident, fait avancer la normalisation avec la Turquie, bâtit une nouvelle architecture de paix avec l’Azerbaïdjan et refonde ses relations avec la Russie. La pérennité de cette mutation dépend fondamentalement de la souveraineté électorale. Si une pression financière, médiatique ou économique extérieure parvient à infléchir le choix stratégique du pays, la nouvelle architecture géopolitique demeurera fragile. De fait, l’élection libre s’affirme non seulement comme le socle de la démocratie, mais comme l’un des ultimes remparts de l’indépendance diplomatique.

Il y a là un message explicite pour Moscou. Des décennies durant, l’influence russe en Arménie s’est structurée autour d’un système interconnecté : sécurité, énergie, économie, espace médiatique et liens politiques. Une relation aussi imbriquée ne pose problème que lorsqu’elle entrave la liberté de choix d’Erevan. Le cœur du débat réside dans les limites de cette influence : jusqu’où la présence économique ou médiatique d’un État partenaire peut-elle s’étendre sans peser sur les décisions stratégiques de l’Arménie ? La nouvelle posture d’Erevan vise à clarifier cette ligne rouge : préserver la coopération tout en conservant le droit ultime à la décision.

Cette doctrine engage tout autant la responsabilité des partenaires occidentaux de l’Arménie. La lutte contre l’ingérence étrangère n’est crédible que si elle est assortie de standards démocratiques irréprochables en interne. Le fondement d’un État fort ne réside pas dans la concentration des pouvoirs, mais dans l’existence d’institutions capables de garantir l’État de droit, y compris lorsque cela s’avère politiquement inconfortable pour le pouvoir en place.

Le sens profond du discours de M. Pachinian à l’ONU réside dans l’élargissement du concept de souveraineté. La sécurité nationale ne se cantonne plus au triptyque territoire-frontière-armée. Elle englobe désormais la libre formation et l’expression de la volonté politique des citoyens, à l’abri de toute pression ou ingérence extérieure.

Au XXIe siècle, l’indépendance d’un petit État peut péricliter sans la moindre perte territoriale ; il suffit qu’une puissance étrangère parvienne à dicter ses décisions souveraines. En ce sens, l’urne devient progressivement pour l’Arménie une frontière stratégique, s’inscrivant dans la même logique de défense de la nation que la ligne de démarcation physique.