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Maternité, corps et société

Sous la dir. de Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert

Marseille, Mucem / Actes Sud, 2026, 

248 p., 38,00€

Artémis est la déesse tutélaire de Marseille sur laquelle veille Notre-Dame de la Garde, la « Bonne Mère ». À Marseille comme dans beaucoup d’autres endroits de la Méditerranée et d’ailleurs, les mères se trouvent effacées ou divinisées, c’est-à-dire, dans un cas comme dans l’autre, marginalisées. Car il n’existe pas de « bonnes mères » mais juste des mères avec la réalité de leur corps, avec celle des contraintes et des bonheurs, comme tente de le montrer le catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Mucem (1) du 18 mars au 31 août 2026. Il s’agit bien ici de sortir des stéréotypes dans lesquels s’encastre la maternité. Partant du constat de Simone de Beauvoir « toute l’histoire des femmes a été faite par les hommes » et prenant appui sur l’approche pionnière d’Yvonne Knibiehler (1922-2025) sur l’histoire de la maternité, Caroline Chenu et Anne-Cécile Mailfert qui dirigent l’ouvrage, annoncent d’emblée la portée politique, sociale, anthropologique des essais le composant. 

La maternité ne relève pas que de l’intime : la société, le droit, l’éthique biologique, l’économie y interviennent ainsi que l’art, comme en témoignent les nombreuses illustrations du catalogue, associant les tableaux anciens, les sculptures et objets de l’Antiquité (Cybèle, Artémis, les Annonciations, Isis lactans ou Virgo lactans…) aux œuvres du XXe siècle (Louise Bourgeois, Gaetano Pesce…) ou à celles de notre contemporanéité (Jérémie Cosini, Pierre et Gilles…). À quoi s’ajoute l’image emblématique de la fertilité (Déméter) que la République reprendra à son compte (la Marianne, protectrice de la Cité) : « La liberté, la Nation, la République sont représentées comme de généreuses nourrices ». Dans le domaine du droit, Johanna-Soraya Benamrouche examine les entraves au droit à l’IGV de même que les stérilisations forcées fondées sur le racisme médical ou l’exclusion. Au « childfree » présenté par Édith Vallée qui fait appel aux grandes déesses grecques (Hestia, Athéna, Artémis), il convient d’ajouter, dit Benamrouche, le droit d’enfanter (« pro-choice ») dans des conditions dignes et sûres : « Devenir mère – ou pas -, c’est aussi se libérer du poids des représentations et se réapproprier son corps ». Partant du « non désir d’enfant », Bettina Zourli examine l’évolution de la famille, de sa composition et le lien entre le désir d’enfant et la stabilité démocratique. 

Il n’y a pas de maternité sans menstruations dont le mot n’est jamais énoncé clairement, comme si la chose était honteuse. D’où, le recours aux métaphores, au langage codé sur lesquels se penche Apolline Bouvier pour mettre en évidence, le tabou qui frappe les règles et signale du même coup l’exclusion de la femme « impure » (2). L’autrice rappelle les actions des collectifs féministes voulant « s’affranchir d’une médicalisation de la santé des femmes » et signale l’utilisation du sang menstruel par certaines artistes, parmi lesquelles Zehra Doğan, l’activiste féministe kurde qui a réalisé de telles œuvres lorsqu’elle était incarcérée dans différentes prisons en Turquie. 

La mise en page du catalogue recourt du reste à la couleur rouge pour y faire allusion, ce qui rend particulièrement difficile la lecture des listes des illustrations et de la bibliographie (rouge sur fond rose). 

Le pouvoir d’enfanter (que les hommes cherchent à s’approprier, un fantasme qu’exprimaient déjà les auteurs de l’Antiquité et que les laboratoires actuels tentent de concrétiser) a donné lieu au culte des déesses mères dans diverses civilisations : elles incarnent la fertilité et sont figurées enceintes, accouchant ou allaitant, comme le montre Emmanuelle Berthaud dans son parcours rapide de l’histoire des représentations visuelles de la grossesse et de l’accouchement, à travers des œuvres allant de l’Antiquité à nos jours. L’on signalera un intéressant tableau du XVe s. de l’École catalane peignant la Vierge Marie avec sainte Elisabeth et montrant en « transparence » le fœtus dans les deux ventres.  

Sonia Zannad se penche sur la façon dont certaines artistes font de leur corps le « premier medium de l’art, le lieu d’une réinscription politique et / ou poétique du féminin » à travers la réinterprétation des figurines préhistoriques (cf. les Vénus de Prune Nourry, les Grandes créatures de Mâkhi Xenakis), elles rendent visible une « symbolique de la nutrition et de la protection », remettent en question, parfois avec humour, le « male gaze » et perturbent les clichés véhiculés par la publicité dont les produits sont, de surcroît, mortifères pour la Terre (mère). D’autres artistes interprètent des rituels sacrés, comme Nous Awada dont les Pleureuses « évoquent les mythes de Perséphone ou d’Isis, ces déesses du deuil et du retour, mais les réinscrivent dans la mémoire contemporaine du Liban ». 

Aux côtés des mythes, il y a la présence des mères au cinéma (Pasolini, Guédiguian, Almodovar…) et l’on regrettera que « Mayrig » d’Henri Verneuil ne soit pas mentionné alors que la narration se rattache à Marseille où arrivent les rescapés du génocide des Arméniens. Les mères interviennent dans le domaine musical (Aznavour et tant d’autres) et particulièrement chez les rappeurs : « la figure maternelle occupe une place emblématique dans les paroles des rappeurs, souvent élevés par des femmes seules », écrit Chenu dans son analyse qui, tout en ne minorant pas le « sexisme » du rap, souligne que celui-ci  « dénonce les inégalités, les injustices, les violences et les rapports de domination ». Le stress de la mère se voit parfois aggravé par le « contrôle coercitif » qui alimente les violences sexistes et sexuelles pouvant mener au féminicide et dont les enfants sont les co-victimes, ainsi que le relate Christelle Taraud en s’appuyant sur l’exemple tragique de Julie Douib assassinée en Corse en 2019.  

C’est la grossesse comme « expérience psychotisante », le « traumatisme de la naissance maternelle », que présente Sophie Marinopoulos à partir de ses travaux menés auprès des femmes dont les réactions et les décisions montrent « l’immense décalage entre la représentation du merveilleux qu’attendaient les mères et l’épouvante qu’elles étaient en train de vivre ». L’étude de la maternité doit encore tenir compte des abandons qui se perpétuent dans les pays où l’avortement est criminalisé et que nous rappellent les tristes « tours d’abandon » et autres « baby-boxes ».  Rien n’est dit ici des « mères porteuses » et du rapport à l’argent qui sous-tend cette procréation externalisée, faite sur commande dans les pays qui autorisent ce commerce et entraînant des compositions familiales inédites, éventuellement sans mère.  

Comment la mère est-elle représentée dans les récits et les images de guerre ? Depuis l’Antiquité (Homère, Aristophane…) les mères se tiennent en opposition à la guerre, aux tueries perpétrées par les gangs et l’on connaît ces regroupements de femmes défilant, dans tant de pays, avec le portrait de leur enfant mort. La guerre se sert de la maternité : « Avant même les guerres, les nations s’affrontent dans une course à la fécondité », soulignent Chenu et Mailfert, ajoutant « le réarmement démographique devient l’arme invisible d’une compétition mondiale ». Ce qui entraîne certains à voir dans la fertilité du ventre étranger une menace qu’accentue le contraste avec la stérilité en cours dans leur pays. La relation entre la maternité et le politique se révèle également dans la « fête des mères » qui, dans sa version moderne (XXe siècle) est « une création politique » dont Mailfert retrace l’histoire qui va des Etats-Unis à l’Espagne et ailleurs, en passant par la France d’après-guerre et celle de Vichy, l’Italie mussolinienne et l’Egypte qui, en 1956, retrouve d’une certaine manière le culte d’Isis et Hathor. Selon l’autrice, qui prend en considération l’idéologie du « grand remplacement », « la fête des Mères n’est plus seulement un rituel commercial, le risque est grand qu’elle redevienne levier de discipline sociale ». Concluant sur une note positive, elle constate une réappropriation de la fête des mères au bénéfice d’une lutte pour la justice sociale. 

Chakè MATOSSIAN ■

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[1] Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée, 

https://mucem.org/expositions/bonnes-meres

[2] On rappellera à ce propos l’ouvrage passionnant d’Alain Testart, L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, paru en 2014 chez Gallimard.