Arménie : le temps joue pour ceux qui savent l’utiliser
L’Arménie avance, plus vite qu’on ne le croit à Paris. Mais elle avance avec le frein à main serré, et la diaspora tient une partie de ce frein.
Nous avons traversé l’Arménie du nord au sud, des vallées du Tavouch jusqu’aux routes en lacets du Syunik. Nous ne sommes pas venus en touristes mais en témoins. Nous avons voulu écouter ceux qui, chaque jour, font tenir le pays debout.
Nous avons rencontré des directeurs et des enseignants d’écoles professionnelles, des maires de villages et des paysans. Nous avons parlé avec des salariés de fondations caritatives, des officiers de gendarmerie et de sécurité civile venus de France, des responsables d’académies militaires arméniennes. De ces dizaines de conversations, une impression domine : le pays bouge, mais il ne bouge pas encore au rythme que l’histoire lui impose.
Ce qui avance
Les progrès sont réels, et il faut le dire d’abord. Les routes se refont, tronçon après tronçon, et rapprochent des régions longtemps enclavées. Quatre data centers sont sortis de terre et placent l’Arménie sur la carte numérique de la région. Les canaux d’irrigation sont rénovés ; pour un paysan des plaines du Syunik, c’est la différence entre une récolte perdue et une récolte vendue.
Dans les écoles professionnelles, nous avons vu des ateliers équipés et des enseignants motivés, soucieux de former aux métiers dont le pays a besoin. Les fondations caritatives font un travail patient, souvent invisible, auprès des familles et des villages. La coopération avec la France en matière de gendarmerie et de sécurité civile porte ses fruits : des méthodes se transmettent, des réflexes se créent. Les académies militaires, enfin, ont engagé leur modernisation.
Dans chacun de ces domaines, nous avons rencontré des femmes et des hommes compétents et déterminés. Le pays ne manque pas d’énergie.
Ce qui bloque
Ce qui manque, ce n’est pas la volonté, c’est la chaîne qui la transforme en résultats. Partout, le même diagnostic revient, formulé avec pudeur ou avec lassitude.
D’abord, un déficit de connaissances techniques et managériales. Les équipements arrivent parfois plus vite que les compétences pour les exploiter et les entretenir.
Ensuite, l’absence de délégation aux niveaux intermédiaires. Les décisions remontent toutes au sommet, où elles s’accumulent. Le chef de service, le directeur d’établissement, l’officier de terrain attendent un feu vert qui tarde.
Puis la difficulté à renouveler les cadres. Dans les états-majors, dans les institutions éducatives, dans plusieurs ministères régaliens, des responsables formés dans un autre monde occupent encore des postes clés. Ils ne sont pas tous en cause, mais le système peine à faire monter la génération suivante, pourtant prête.
Enfin, la culture est la grande oubliée. Les programmes de transmission artistique, littéraire et musicale survivent à force de dévouement, sans moyens à la hauteur. Or un peuple qui a traversé les siècles par sa langue, ses manuscrits et sa musique ne peut pas traiter sa culture comme un luxe. C’est elle qui donne un sens au reste.
À la diaspora : assumer sa part
Nous voulons maintenant nous adresser à la diaspora, et d’abord à la diaspora française, à laquelle nous appartenons par le cœur. Elle n’assume pas sa part de responsabilité, ni intellectuelle ni financière.
Nous savons évoquer la mémoire, commémorer, nous indigner. Nous savons moins nous engager dans la durée. Nos médecins, nos ingénieurs, nos juristes, nos chefs d’entreprise, nos artistes ont tant à transmettre. Combien passent une semaine par an à former un enseignant, conseiller une administration, accompagner une start-up à Erevan ou à Goris ?
Il faut aussi parler d’argent, sans fausse pudeur. Un patrimoine considérable, accumulé sur plusieurs générations, dort dans des banques suisses, britanniques et françaises. Il reste confiné, faute d’attention portée à la situation du pays. L’Armenie ne demande pas la charité. Elle incarne au contraire la plus belle opportunité qui s’offre à la diaspora.
Ce qui manque, c’est le sens de l’urgence, de la solidarité et de la générosité. Mais il manque aussi, et c’est peut-être plus surprenant, le sens de l’opportunité. Investir en Arménie n’est pas seulement un geste du cœur, c’est un choix d’entrepreneur lucide.
Le contexte géopolitique s’est ouvert. Les perspectives de paix régionale, la diversification des partenariats, l’essor du numérique et des infrastructures dessinent une fenêtre de développement qui devrait s’accélérer. Les premiers à s’y engager en tireront le plus grand bénéfice, pour le pays comme pour eux-mêmes.
Le temps joue pour ceux qui savent l’utiliser
L’Arménie n’a pas besoin de notre compassion. Elle a besoin de notre présence, de nos compétences et de nos capitaux, investis avec exigence et dans la durée.
Concrètement, trois engagements sont à notre portée. Parrainer la formation de cadres intermédiaires, dans les écoles comme dans les administrations. Financer durablement la transmission culturelle, de la musique aux lettres. Mobiliser une partie du patrimoine de la diaspora vers des projets productifs sur place.Il faut passer de l’humanitaire au professionnel, comme le fait le Fonds Arménien de France pour l’agriculture depuis quelques années, ou comme API, pour la formation des populations frontalières aux premiers secours et celle des cadres d’entreprise et de la défense à la cybersécurité. Passer de la charité à l’échange. Du saupoudrage à l’investissement. Du don à la transformation. C’est là que la diaspora a toute sa place.
Sur les routes du Syunik, nous avons compris une chose simple : le temps ne joue ni pour ni contre l’Arménie. Il joue pour ceux qui savent l’utiliser pour avancer. À nous, diaspora, de décider dans quel camp nous voulons être.
Robert Aydabirian & Me Alexandre Armen Couyoumdjian ■
