Nul n’a le droit de saboter la paix

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Aram AMATOUNI

31 octobre 2026, 21:00

La lutte politique interne en Arménie est entrée dans une phase périlleuses.

Après trois décennies de guerres, de lourdes pertes et de négociations infructueuses, une chance réelle de parvenir à la paix se retrouve à nouveau au centre des conflits politiques.

Cette fois, ce sont la sécurité et les perspectives de développement à long terme de l’Arménie qui sont en jeu. L’Arménie a obtenu l’opportunité de bâtir ses relations avec l’Azerbaïdjan sur la base d’obligations juridiques réciproques claires. Cependant, à ce stade crucial de la consolidation de la paix, une partie de l’opposition parlementaire est déterminée à bloquer le référendum constitutionnel, mettant ainsi en péril les perspectives de signature de l’accord de paix et la poursuite d’un processus pourtant vital pour l’Arménie.

L’accord de paix arméno-azerbaïdjanais paraphé à Washington le 8 août 2025 prévoit la reconnaissance mutuelle de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’inviolabilité des frontières de chacun, le renoncement à l’usage de la force ainsi que l’établissement de relations interétatiques. C’est un fondement majeur pour la sécurité de l’Arménie, mais la consolidation de la paix exige la signature, la ratification de l’accord et des mécanismes efficaces pour la mise en œuvre des obligations souscrites. Sans cela, la paix continue de dépendre des circonstances politiques et du rapport de forces.

Une opposition guidée par les intérêts nationaux de l’Arménie se devait d’exiger du gouvernement des mesures claires pour mener à bien le processus de paix. La priorité aurait dû être la signature et la ratification de l’accord, le renforcement de la sécurité frontalière, la garantie d’assurances internationales effectives et le rétablissement des communications régionales, tout en préservant pleinement la souveraineté et la juridiction de l’Arménie. L’exigence constante envers le pouvoir autour de cet ordre du jour aurait dû constituer le contenu principal d’une politique d’opposition responsable.

Cependant, les actions de l’opposition parlementaire semblent poursuivre d’autres priorités.

Le 30 octobre, la fraction « Arménie » de l’Assemblée nationale a réaffirmé sa décision de ne pas soutenir le référendum constitutionnel au Parlement. Selon les déclarations des représentants de cette faction, même les garanties possibles de la signature du traité de paix ne modifieront pas cette position. L’opposition justifie sa posture par le mandat reçu des électeurs et par le risque de nouvelles exigences potentielles de la part de l’Azerbaïdjan. Cependant, ces arguments ne répondent pas à la question principale : quelle voie réaliste propose-t-on pour la consolidation juridique de la paix, comment la sécurité de l’Arménie sera-garantie, et quel prix l’État pourrait-il payer s’il venait à perdre à nouveau cette opportunité historique ?

L’Arménie a déjà emprunté un tel chemin par le passé, et les conséquences en ont été extrêmement lourdes. À la fin des années 1990, les opportunités de règlement pacifique ont été rejetées avec la conviction que le contrôle des territoires libérés suffisait à garantir la sécurité. Au cours des années suivantes, le rapport de forces a changé, l’Azerbaïdjan a renforcé ses positions militaires et économiques, tandis que les dirigeants politiques arméniens ont continué à se laisser guider par leurs anciennes conceptions. Le temps épuisait les capacités de négociation de l’Arménie. La guerre de 2020 et le dépeuplement de l’Artsakh en 2023 ont révélé les lourdes conséquences d’erreurs politiques accumulées sur des décennies.

Cette tragédie rappelle une vérité bien simple : les opportunités historiques peuvent se perdre en raison de mauvais calculs politiques et de décisions tardives. La sécurité de l’État exige une évaluation lucide du rapport de forces, une utilisation correcte des opportunités et la volonté de prendre des décisions à temps.

Aujourd’hui, Erevan n’est pas Stepanakert. La République d’Arménie dispose d’un État internationalement reconnu, de larges relations diplomatiques et de possibilités de former un nouveau système de sécurité, mais le rapport de forces dans la région ne cesse d’évoluer. La Russie cherche à maintenir son influence, la Turquie étend sa présence politique et économique, l’Iran défend ses intérêts stratégiques, tandis que les États-Unis et l’Union européenne accroissent leur implication dans le Caucase du Sud. Dans ces conditions de changement, l’Arménie doit être capable de renforcer ses propres positions et de réduire au maximum ses dépendances extérieures.

Le facteur temps revêt ici une importance cruciale. Le renforcement juridique de la paix, l’ouverture des frontières et le rétablissement des voies de communication peuvent offrir à l’Arménie de nouvelles opportunités de développement économique et d’expansion de ses liens extérieurs. Les liaisons ferroviaires, le commerce international et les investissements ont également une importance en matière de sécurité. L’extension des liens économiques régionaux peut créer un intérêt supplémentaire pour le maintien de la paix. Mais tout cela exige des accords précis, des garanties pour leur exécution et une défense rigoureuse des droits souverains de l’Arménie.

Le gouvernement de Nikol Pachinian porte à cet égard une responsabilité directe. La société doit connaître clairement les perspectives de signature de l’accord de paix, la position de l’Arménie vis-à-vis des conditions posées par l’Azerbaïdjan et les principaux résultats des négociations en cours avec les partenaires internationaux. L’instauration de la paix exige une diplomatie cohérente, la confiance du public et des résultats concrets.

La situation entourant le référendum constitutionnel est particulièrement préoccupante. L’opposition a pleinement le droit de s’opposer au nouveau projet de Constitution, d’en critiquer les dispositions et d’appeler la population à le rejeter. Cependant, la politique visant à empêcher la tenue du référendum peut avoir des conséquences bien plus graves. Il s’agit là de la possibilité pour le peuple d’exprimer directement sa volonté.

Une question constitutionnelle et juridique importante se pose également ici. Comment concilier le mandat du député, les droits de l’opposition parlementaire et le droit constitutionnel du peuple à prendre une décision par voie de référendum ? Cette question exige une sérieuse discussion très approfondie. Mais indépendamment de l’évaluation juridique, il existe également une responsabilité politique. L’exercice légal des prérogatives parlementaires ne dispense pas en soi du devoir de rendre des comptes devant la société pour leurs conséquences.

Dans les dossiers cruciaux pour le destin de l’État, la responsabilité politique exige des solutions réalistes et une conscience claire de leurs répercussions. L’opposition qui rejette le processus de paix est tenue de présenter à la société son plan pour garantir la sécurité de l’Arménie, des moyens efficaces pour prévenir une nouvelle guerre et la voie à suivre pour surmonter les conséquences potentielles d’un échec des négociations. Sans ces réponses, la lutte politique contre la paix risque de confronter le pays à de nouvelles pertes très douloureuses.

Dans cette situation, la société doit formuler des exigences fermes à l’égard de toutes les forces politiques. Le pouvoir est tenu de clarifier le chemin vers l’établissement de la paix, d’assurer la continuité du processus et de parvenir à de réels résultats. L’opposition doit présenter un plan réaliste pour assurer la sécurité de l’Arménie et assumer la responsabilité des conséquences possibles de ses propres décisions. Pour les questions touchant à l’avenir du pays, chacune des forces politiques se doit de répondre devant le public de la voie qu’elle propose et du prix potentiel qu’elle implique.

L’établissement de la paix est la priorité nationale de l’Arménie. Il ne saurait dépendre d’intérêts partisans, de la lutte pour le pouvoir ou des ambitions personnelles des hommes politiques. L’opinion publique doit exiger que toutes les forces politiques évaluent leurs actions sous l’angle de la sécurité à long terme du pays et du renforcement de l’État.

L’histoire récente de l’Arménie nous a donné une dure leçon. Des décisions reportées pendant des années, la surestimation de nos propres capacités et une politique refusant de composer avec la réalité ont mené à des pertes irréversibles. L’histoire a également montré qu’il est impossible de récupérer des opportunités perdues par des discours patriotiques.

À Stepanakert, le prix des erreurs politiques, des décisions tardives et des attentes infondées a entrainé la perte de la patrie. L’Arménie ne peut se permettre les mêmes erreurs fatales. Nous avons déjà payé beaucoup trop cher pour avoir ignoré la réalité et gaspillé les opportunités historiques. À Erevan, on ne peut plus sacrifier l’avenir de l’État au nom d’une énième bataille « au nom de l’honneur ».