LIVRES – Rêver l’Antique
Jackie Pigeaud
Rêver l’Antique
(Préface d’Yves Hersant)
Paris, Les Belles Lettres, 2026,
840 pp., 55,00€
« Il faut toujours partir des noms », écrit Jackie Pigeaud, helléniste et latiniste de réputation internationale qui se présente en « historien de la pensée médicale ». Professeur à l’université de Nantes, Pigeaud, disparu en 2016, a laissé des études innovantes et riches, notamment sur la mélancolie, cette « maladie de l’âme ». Ses recherches rigoureuses ont donné lieu à de nombreux livres ainsi qu’à une multitude d’articles et de conférences dont une trentaine se trouvent réunis dans ce volume divisé en trois parties : médecine, philosophie, pensée poétique. Le lecteur y retrouvera la façon originale dont ce grand penseur interrogeait « les Anciens par les Modernes et les Modernes par les Anciens », comme le rappelle Yves Hersant dans sa préface. Pigeaud part donc des mots, il examine les choses en se demandant « sur quel fond voyons-nous » ? Il remet les mots et les choses dans leurs contextes, avec leurs connotations et leurs filiations, il reste à l’écoute des auteurs. Sa démarche va à l’encontre des clôtures, il ne cesse de montrer les liens entre les sciences, les arts, la littérature, la poésie et la philosophie. Il prône la communication des savoirs et son œuvre cerne l’« imaginaire » qui les traverse et les fonde.
Pigeaud souligne l’actualité des questionnements anciens car, selon lui, « l’histoire de la culture met en évidence la méditation d’un nombre limité de textes particulièrement féconds pour l’imaginaire ». Ainsi, Hippocrate subsiste-t-il dans la médecine du XVIIIe et même au-delà. Les Boerhaave, les Laennec, les Bichat, les Pinel lisaient les Anciens, comme il l’établit.
Pigeaud repère dans les questions d’aujourd’hui quelques problèmes traités dans les textes anciens et en rapport avec la société, avec l’éthique. Qu’il s’agisse de questions « sensibles » comme celles de la fin de vie, de l’avortement, de la sexualité (androgynie, homosexualité) ou plus générales comme la distinction entre les bêtes et l’homme, la folie, les relations médecin-malade. Il cerne la plus importante, celle du vivant, qui s’accompagne de « la rêverie sur la modification de ce vivant ». Relire la réflexion de Celse (IIe s.) sur la vivisection n’est alors pas sans intérêt.
A-t-on besoin de la philosophie pour fonder une éthique médicale ? En fait, les références médicales suffisent car ce qui intéresse les médecins, « c’est le rôle que l’on doit, ou que l’on peut, attribuer au corps dans l’exercice de la moralité ». Plus simplement, ainsi que le pense Galien, « on ne va pas à la sagesse sans son corps », ce qui marque une « rupture historique entre la médecine et la philosophie » et « sert à la médecine de mythe fondateur ». Le médecin a bien, à l’instar du philosophe, un discours sur l’homme et sur son rapport au monde mais c’est dans le champ qui est le sien, pratique et efficace. C’est pourquoi il faut laisser parler les médecins, les écouter, nous dit Pigeaud. La médecine imagine son histoire et sa spécificité, elle cherche son originalité dans sa scission d’avec la philosophie, c’est son acte fondateur repérable dans les répercussions d’une phrase de Celse à propos d’Hippocrate : « Homme remarquable par l’art et le style, il sépara la médecine de la philosophie ». Galien sera le défenseur de cette cause, en prônant une « philosophie médicale » et en exigeant du médecin qu’il connaisse la philosophie (de fait, Galien a profondément lu Aristote, comme l’expose Pigeaud) afin de « se définir constamment par rapport à elle ». Étudier l’histoire de la médecine requiert « une sorte de conversion à l’égard de la philosophie », affirme Pigeaud qui, en sondant les fondements et les connotations du terme « humanité » dans son écart avec la « philanthropie », remarque quelque chose de nouveau dans la médecine romaine, à savoir « un pathétique médical nouveau, et peut-être une sensibilité à la mort nouvelle, qui renverrait à une histoire très fine de la civilisation ».
La phrase de Celse concernant Hippocrate se réfère aussi au « style » de celui-ci. Pigeaud insiste sur l’importance du « style » des écrits médicaux et l’étudie dans le Corpus hippocratique afin d’en révéler les répercussions jusqu’au XIXe siècle. Sa rigoureuse approche philologique met au jour des notions que partagent la médecine et l’esthétique. Il repère des mots comme « articulation » ou « greffe », des relations entre matière et forme (Horace, Lucrèce et Épicure avec la « forme » des dieux dans un monde composé d’atomes), entre surface et profondeur ou frontière (la peau chez Homère), tout un vocabulaire que l’on retrouvera dans les écrits poétiques, dans l’art et dans les textes médicaux. Ces disciplines ont des préoccupations communes note Pigeaud : « distinguer, identifier, nommer, mettre ensemble de façon que chaque partie soit à sa place par rapport à son voisinage, et par rapport à l’ensemble ».
La description du corps relève de la rhétorique, comme Pigeaud l’observe chez Arétée de Cappadoce – (à qui l’on doit l’introduction de la « phantasia » comme puissance autonome dans la mélancolie) – qui recourt à la métaphore de l’écume et de la tempête pour signifier l’épilepsie, tissant ainsi un lien avec Homère et Lucrèce. Quant à la « phantasia », elle acquiert un sens actif dans le traité Du Sublime de Longin qui, pour Pigeaud, pourrait éclairer la problématique de la liberté chez Winckelmann (1717-1768). Au reste, l’esthète allemand aura laissé l’idée paradoxale d’une « nostalgie d’un pays où l’on n’est jamais allé », ce qui lui a sans doute permis de « donner une valeur absolue à la Grèce ». Outre la métaphore, il y a l’analogie, figure sur laquelle revient souvent Pigeaud. Il la met en évidence chez Platon (Timée) ou chez Sénèque lorsque celui-ci adopte le principe « ‘ad eadem idem’, la même chose se dit des mêmes choses ». En-deçà des mots, surgit le silence que les médecins savent entendre tout comme ils restent attentifs aux sons produits par le malade et son corps. Partant de Moreau de la Sarthe (1771-1826), Pigeaud se penche, via Lavater, sur la « physionomie de la voix » qui ressurgira chez un Balzac. La voix trahit notre intériorité (« chacun a sa voix comme il a son visage »), notre animalité, elle est expressive et donc interprétable, comme celle des pythies qui nous valent un beau détour par Isidore de Séville.
Rien n’est négligé dans la représentation du corps, depuis les liquides (les théories humorales du corpus hippocratique), la mécanique des fluides, les couleurs, les odeurs, le vertige, les gestes jusqu’aux influences de la « sympathie ». Pigeaud repère la chimie dans le lait et le sang, analyse les textes relatifs aux influences de la lune, aux liens entre lunatique et épileptique, aux Sélénites (habitants de la lune) et son parcours passionnant nous mène de l’Antiquité grecque à Borges en passant par Boyle ou Cyrano. La façon de représenter le corps a aussi donné lieu à un débat très important : vaut-il mieux décrire l’anatomie (comme le voulait Bichat) ou s’appuyer sur le dessin, la gravure ? L’on connaît bien sûr les chefs-d’œuvre que sont certains ouvrages d’anatomie (Vésale, Valverde…) mais aussi toute la problématique de l’ekphrasis (la description) dont Philostrate est le représentant le plus célèbre.
A travers l’histoire de la médecine, c’est l’Europe même qui se dessine avec son imaginaire. En effet, nous dit Pigeaud, l’Europe organisée dans le mythe est née avec le traité d’Hippocrate, Airs, Eaux, Lieux, au Ve s. av. J.-C. Il s’agit en quelque sorte du « premier ouvrage d’anthropologie » dans lequel le médecin grec sépare l’Asie (où les hommes se ressemblent) de l’Europe (où les hommes diffèrent) et questionne la plasticité du vivant, les effets de la culture sur la nature, l’influence de l’environnement, le mimétisme des hommes avec leur milieu. Ainsi, les terres grasses donnent-elles des hommes charnus et mous, une pensée qui se retrouve chez Virgile lorsqu’il oppose l’Italie à l’Orient tout comme Hippocrate opposait la Grèce à l’Asie et nous mènera à la théorie des climats de Montesquieu. C’est encore à l’aune d’Hippocrate, lu et commenté par différents auteurs du XVIIIe, que Pigeaud approfondit la notion de « belle nature » chez Winckelmann porteur d’un épicurisme esthétique. A l’étude de la grâce épicurienne, Pigeaud ajoute des réflexions sur l’insertion de l’imaginaire dans le réel en détaillant la philosophie de la nature de Virgile. L’attention se porte alors sur la signification du travail chez l’homme et sur le comportement des abeilles.
La rêverie organisée, par laquelle Pigeaud définit le « mythe », comporte, ainsi qu’il le signale, des risques et des dangers. Le mythe de l’Europe « peut déboucher sur le chauvinisme et le racisme », avertit Pigeaud, d’où la nécessité du travail philologique, de la contextualisation et de la mise en évidence de l’ « impensé » d’un texte. Il nous faut « relire et interpréter les grands textes, comme autant de partitions ».
Chakè MATOSSIAN ■
