EREVAN : Entretien avec Razmik Panossian, 

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Razmik Panossian lors du 3e Congrès international d'arménologie organisé par le Matenadaran

directeur du Département des Communautés arméniennes de la Fondation Calouste Gulbenkian

Depuis 13 ans, Razmik Panossian dirige le Département des Communautés arméniennes de la Fondation Calouste Gulbenkian. Le coup d’envoi du troisième plan quinquennal, qui englobe des programmes particulièrement ambitieux, sera bientôt donné. Sous la direction de M. Panossian, la Fondation a opéré un tournant majeur en accordant une place particulière à l’arménien occidental.

« Nor Haratch » – Vous êtes actuellement à Erevan pour participer au 3e Congrès international d’arménologie organisé par le Matenadaran, dédié au 350e anniversaire de la naissance de Mkhitar Sebastatsi. Cela a été également l’occasion de signer un accord avec cette institution. De nombreux programmes stratégiques ont été évoqués lors de ce colloque. J’aimerais d’abord aborder la nouvelle stratégie que vous avez élaborée au sein de la Fondation, à la lumière de vos travaux académiques axés sur l’identité nationale arménienne à travers les siècles. Aujourd’hui, après la guerre de 2020 et toutes les difficultés qui en ont découlé, notamment la fracture entre la diaspora et l’Arménie, comment percevez-vous l’identité nationale arménienne ?

Razmik Panossian – Pour commencer sur le plan stratégique, il est vrai qu’il y a environ treize ans, lors de l’élaboration de notre feuille de route, nous avons mis l’accent sur l’arménien occidental, et nous maintiendrons cette orientation pour les deux prochains plans quinquennaux. En 2027, nous entamerons la conception de notre future stratégie quinquennale ; la Fondation est dans un processus continu d’élaboration stratégique. L’an prochain, l’institution dans son ensemble accueillera un nouveau président, ce qui enclenchera une refonte stratégique globale. Ce sera l’occasion idéale pour repenser nos priorités. L’arménien occidental restera toutefois notre noyau dur à travers nos programmes éducatifs, culturels et autres.

Ma présence en Arménie s’inscrit dans notre second axe stratégique, davantage centré sur le pays lui-même. J’ai signé un accord avec le Matenadaran afin que leur catalogue en ligne — dans lequel sont répertoriés leurs manuscrits et, à terme, ceux d’autres centres de conservation à travers le monde — soit accessible à tous. Le colloque a par ailleurs mis en avant les centres spirituels de la diaspora, dont plusieurs représentants étaient présents, car ce sont précisément eux qui conservent les bibliothèques de manuscrits, à Jérusalem, Istanbul, Venise, Vienne et Bzommar. 

Pour répondre à la dernière partie de votre question, concernant l’origine de cette stratégie et son lien avec mes recherches académiques sur la construction de l’identité arménienne : lors de mes travaux, il est apparu de façon évidente que la construction de notre identité moderne, du 17e au 20e siècle, est presque exclusivement issue de la diaspora, et ce jusqu’à la création de l’Arménie soviétique. Ce sont les centres diasporiques, par leur production intellectuelle, qui ont forgé notre identité contemporaine. La Congrégation des pères Mekhitaristes y a bien sûr joué un rôle de premier plan, mais d’autres instances également : même sur le plan politique, nos principaux partis ont été fondés en dehors de l’Arménie, à l’étranger. 

Par conséquent, lorsque l’on prend conscience que notre identité moderne a été façonnée par les centres diasporiques, et que l’on occupe un poste où l’on doit planifier la pérennité de cette identité, la nécessité de mettre l’accent sur la diaspora apparaît très logiquement. C’est pourquoi nous centrons souvent notre approche sur cette dernière. Il se pose également la question du maintien de l’arménité en diaspora, où la langue joue un rôle crucial. La réflexion est donc la suivante : quels programmes concevoir pour que la diaspora, en se recentrant sur elle-même, puisse perpétuer son identité ?

Concernant les interprétations politiques, la donne a considérablement changé au cours des cinq dernières années, suite à la défaite en Artsakh. Cependant, en guise de préambule, je tiens à souligner que la diaspora avait autrefois coutume de penser à elle-même et de forger sa propre identité ; elle était centrée sur elle-même. Nous connaissons des intellectuels comme Haroutiun Kurkjian, Krikor Beledian, Marc Nichanian ou Vahé Oshagan, qui se sont interrogés sur ce que signifiait le fait d’être un Arménien de la diaspora. Pour des raisons très claires, cette démarche intellectuelle a été réorientée vers Erevan à partir de 1988, aussi bien géographiquement que dans les esprits. Tout s’est alors enchaîné : la guerre d’Artsakh de l’époque, le développement de l’Arménie, la reconstruction après le séisme… Et la diaspora a dès lors cessé de penser à elle-même et de s’affirmer comme un centre intellectuel.

Il y a environ 6 ou 7 ans, j’ai commencé à me dire que cette dynamique devait revenir et que nous devions de nouveau mettre l’accent sur la nécessité pour la Diaspora de réfléchir à elle-même. Puis il y eut la guerre d’Artsakh et cette lourde défaite, qui ont profondément ébranlé et pris de court la diaspora. Celle-ci a alors commencé à réaliser que miser exclusivement sur l’Arménie et l’Artsakh n’était peut-être pas la meilleure idée, ou du moins que cela ne devait pas se faire de manière absolue. Même les représentants d’organisations traditionnellement arméno-centrées ont commencé à dire qu’il fallait que la diaspora pense plus à elle-même, à sa propre vitalité. Ce changement de paradigme a bien eu lieu. Un frémissement intellectuel revoit aujourd’hui le jour dans la Diaspora, porté notamment par la jeunesse, autour d’une prise de conscience : l’urgence de repenser l’identité arménienne, d’en assurer la continuité et d’en façonner la culture.

Nous traversons une période fascinante et la Fondation Calouste Gulbenkian, comme nous l’avons annoncé et comme mes recherches le suggèrent, continuera de miser sur la diaspora. Ma vision est que dans 500 ans, des personnes comme vous et moi puissent s’asseoir et discuter de ces sujets, et le faire au moins partiellement en arménien occidental.

« NH » – Il y a un aspect intéressant dans vos propos : la diaspora comme un centre de réflexion sur elle-même… Mais dans le fond, il n’y a pas de « centre ». Il y a des intellectuels qui ont mené cette réflexion, mais sur le plan institutionnel, il n’y a pas eu de structures qui ont véritablement pensé la Diaspora, notamment durant l’existence de l’Arménie soviétique. Ces intellectuels ont surtout émergé dans les années 60-70. Après l’indépendance de l’Arménie, les institutions diasporiques (partisanes, caritatives, etc.) ont tourné tous leurs regards vers l’Arménie, en y ouvrant des antennes. Aujourd’hui, on a l’impression qu’il faudrait une révolution pour fonder de nouvelles institutions capables d’une véritable réflexion institutionnelle, sans se cantonner au seul cercle intellectuel. La diaspora ne doit pas rester l’apanage théorique de quelques penseurs. Comment réussir cette transition ?

R. P. – Je ne suis pas totalement d’accord. Des institutions ont existé : Hamazkayin, l’UGAB, les églises… Ce sont des structures qui ont joué un rôle capital dans la formation de la diaspora dans les années 1920. Si l’on observe nos communautés diasporiques, ce sont bien les intellectuels qui ont créé ces institutions. La façon dont le rôle de ces structures a évolué par la suite est un autre débat, mais les institutions, elles, existent bel et bien.

« NH » – J’ouvre une petite parenthèse : la majorité de ces institutions existaient bien avant la formation de la Diaspora ; ce sont des structures anciennes. Elles devaient recréer une communauté et un environnement pour la survie de la population, mais elles n’avaient pas de cadre théorique pour « penser la diaspora ». Elles concevaient leur identité à travers le prisme de l’Arménie. Ce n’est qu’après les années 60 qu’est apparue la conceptualisation de la séparation, de la différence, de la rébellion. Dans leur genèse, il y avait toujours l’Arménie, l’édification de l’Arménie.

R. P. – Après 1988, oui. Mais avant cela, bien que la construction de l’Arménie fût présente dans certains cercles, la construction de la diaspora existait tout autant. Penser la diaspora en tant que communauté, avec son identité et sa langue, constituait un projet très clair. Nous pourrions débattre longuement de ce sujet, mais concentrons-nous plutôt sur la seconde partie de votre question, relative à la période contemporaine.

Toute organisation finit, après un certain temps, par se scléroser et devenir conservatrice. C’est ce qui s’est produit en diaspora, faisant émerger de nouveaux mouvements intellectuels et politiques. Je crois que le défi actuel de notre diaspora se décline en deux axes. Le premier : comment insuffler le changement au sein de ces institutions pour qu’elles s’extraient de ce conservatisme et se projettent vers l’avenir, vers l’innovation, vers la création d’une nouvelle culture et l’intégration des jeunes ? Le second axe concerne l’émergence de nouvelles organisations, sans nécessairement adopter la lourdeur d’une structure institutionnelle classique, mais plutôt dans une logique de projet, en se rassemblant pour réaliser quelque chose. Le défi suivant consistera à pérenniser ces initiatives.

Il y a là un vaste chantier. La Fondation Gulbenkian, par exemple, est active sur ces deux fronts. Nous collaborons à la fois avec les institutions établies de la communauté et avec ces forces vives de la jeunesse désireuses de concrétiser des projets. Par exemple, notre programme « Yertik » réunit des jeunes qui se rassemblent pour mener à bien un projet. Le programme « Zartsants », porté par l’organisation « Hazar ou mek ashkharh », va également démarrer.

Vous pointez du doigt une réalité sur laquelle nous devons nous pencher, et ce questionnement ne doit pas se limiter à nous, mais doit s’étendre aux grandes organisations communautaires. En fin de compte, l’intelligence artificielle ne fait pas tout ; les relations humaines demeurent fondamentales et nous devons aussi capitaliser sur elles.

« NH » – Qu’en est-il de la transition des institutions religieuses vers des structures laïques ou adoptant une nouvelle perspective ? On sait que la structuration communautaire en diaspora s’est d’abord bâtie sur un socle religieux. Dans quelle mesure ces institutions religieuses ont-elles encore un rôle à jouer, et peuvent-elles se moderniser ?

R. P. – Il n’y a pas de réponse unique à cela, car au sein même de ces structures religieuses — parfois au sein d’une même église — cohabitent des courants conservateurs, souvent tournés vers le passé, et une jeunesse dont le regard est résolument tourné vers l’avenir. Je ne perçois pas les églises, toutes confessions confondues, comme des bastions purement conservateurs.
Prenons l’exemple du Diocèse occidental de Californie, rattaché à Etchmiadzine : ils ont élaboré un plan très clair pour se rénover et intégrer la jeunesse.

C’est particulièrement vrai pour la « nouvelle diaspora », qui arrive d’Arménie ou de Russie vers l’Amérique du Nord : la seule structure autour de laquelle elle se rassemble spontanément est l’église. Si cette dernière prend conscience de la manière d’attirer ce public et de lui proposer un contenu attrayant, elle réussira à devenir le cœur battant de la communauté. Les institutions figées dans un dogme conservateur, en revanche, échoueront. La seule façon d’impliquer les jeunes est de leur demander ce qu’ils veulent faire, et comment eux-mêmes perçoivent leur identité.

J’ai rédigé mon mémoire de maîtrise sur la théologie de la libération au sein de l’Église catholique d’Amérique du Sud, analysant comment une institution extrêmement conservatrice est devenue progressiste, voire révolutionnaire dans certains pays. Nous n’avons pas cette grille de lecture chez nous : pour nous, l’église n’est qu’un sanctuaire conservateur. Mais je ne partage pas forcément cette vision. Je suis convaincu qu’il existe au sein de l’église des forces capables de sortir de cette ligne conservatrice, de mobiliser la jeunesse et d’élaborer une vision d’avenir. Au moins quelques églises s’y emploient activement.

Ce sont là nos défis diasporiques. Lorsque j’en discute avec mon ami Ara Sanjian, il me rappelle que cette dialectique entre conservatisme et progressisme a toujours façonné notre histoire, et qu’en fin de compte, ce sont toujours les progressistes qui l’emportent. L’exemple le plus limpide est la querelle du 19e siècle entre le grabar (arménien classique) et l’achkharhabar (arménien moderne) : l’achkharhabar a triomphé. Les dirigeants et les intellectuels doivent savoir vers quelle direction ils souhaitent mener la communauté pour favoriser le développement, la préservation et le progrès de notre identité en diaspora. L’Arménie est là, elle possède un État, et les choses y évolueront selon la volonté des forces politiques en présence.

« NH » – Le renouveau implique naturellement une nouvelle intelligentsia, de nouvelles forces politiques formées, ce qui souligne l’importance des centres académiques. Dans quelle mesure nos centres d’arménologie contribuent-ils aujourd’hui à former une jeunesse et une élite dirigeante dotées d’une pensée nouvelle ?

R. P. – La vocation des centres académiques, qu’ils soient arménologiques ou non, est de faire de la recherche et de former d’autres universitaires. Ce ne sont pas des centres communautaires. Leur logique et leur finalité sont fondamentalement différentes. Bien sûr, une collaboration est possible : certains coopèrent étroitement, d’autres non. Et c’est là que réside la nuance : on ne peut pas imposer cette synergie à une université. Tout dépend du responsable de la chaire universitaire. Parmi nos chaires, certaines possèdent cette conscience et tissent des liens, tandis que d’autres préfèrent rester dans leur tour d’ivoire académique. C’est impossible à imposer.

Face à cette réalité, que faire ? On peut créer des centres de réflexion à l’intérieur et à l’extérieur de la structure communautaire diasporique. Par exemple, la Fondation Gulbenkian a récemment lancé « Diasporan Perspectives » (Perspectives diasporiques), un centre en ligne dont le but est la recherche, mais surtout la vulgarisation de cette recherche auprès des milieux non académiques. D’autres organisations pourraient s’en inspirer pour créer des espaces de discussion, de réflexion, de débat et de publication autour de ces thématiques. Ceux qui existent sont insuffisants. Les moyens technologiques actuels nous offrent toutes les possibilités pour créer au moins des espaces virtuels favorisant ces échanges, que chacun pourra ensuite appliquer dans son propre travail. La Fondation Gulbenkian a d’ailleurs un rôle fédérateur à jouer à cet égard.

« NH » – Une question fondamentale découle de nos échanges : comment préparer la nouvelle classe dirigeante ? Historiquement, le clergé était issu de la diaspora ; aujourd’hui, ils viennent tous d’Arménie pour diriger nos communautés. N’est-ce pas là une contradiction ?

R. P. – Je ne pense pas que nous manquions de dirigeants sur le plan quantitatif. Nous manquons de leaders visionnaires, capables de concevoir et de mettre en œuvre une vision pour la réalité arménienne. Pourquoi ? Parce que pendant trente ans, nous nous sommes enivrés de l’Arménie, et aujourd’hui nous dégrisons.

Ensuite, nous sommes confrontés à une dynamique singulière dans le milieu arménien : vous pouvez être un excellent manager ou expert dans votre domaine professionnel, mais dès que vous pénétrez dans la sphère arménienne, vous semblez tout oublier et commencez à tisser des relations de manière beaucoup moins professionnelle.

Il y a un autre écueil : être un brillant chef d’entreprise ne garantit en rien d’être un dirigeant communautaire efficace. Ce sont deux mondes différents. J’ai coutume de dire que dans le monde des affaires, si vous avez un kilomètre d’avance sur votre interlocuteur, c’est excellent, car cela décuple votre potentiel de profit. Mais dans une communauté, si vous avez un kilomètre d’avance, personne n’interagira avec vous, tout simplement parce qu’on ne vous comprendra pas. Vous devez n’avoir que 100 mètres d’avance sur votre communauté pour pouvoir l’entraîner dans votre sillage. Malheureusement, nos dirigeants issus du monde des affaires peinent souvent à saisir cette nuance ; ils importent la mentalité d’entreprise dans la communauté, qui finit soit par décrocher, soit par se rebeller. Paradoxalement, la communauté adore placer des personnes à succès à la tête de ses organisations.

« NH » – N’y a-t-il pas un problème fondamental de professionnalisation ? Les dirigeants communautaires ne devraient pas être des leaders à temps partiel, n’y consacrant que 2 ou 3 heures de leur temps. D’où l’importance de l’institutionnalisation, avec un conseil d’administration qui nommerait un directeur exécutif salarié dont ce serait l’unique fonction.

R. P. – Mais cela existe, et l’exemple le plus frappant est l’église : les prêtres sont rémunérés. Et dans la sphère laïque, on observe également cela au sein des grandes communautés.

« NH » – Les sièges centraux des grandes organisations disposent de personnel, mais pas les antennes locales. En France ou en Belgique, il n’y a pas de direction rémunérée à ce niveau. Si l’on prend le CCAF (Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France) en exemple, il ne dispose d’aucune direction salariée.

R. P. – Les idées peuvent être très séduisantes, mais elles ne constituent pas toujours des solutions viables, car nous opérons dans le principe de réalité. Cela fait 120 ans que notre diaspora est dirigée de cette manière, majoritairement par des bénévoles, parfois rémunérés. Le bénévolat a ses propres vertus : toute notre diaspora tient debout grâce à ce travail bénévole. Y injecter du professionnalisme est une excellente chose, j’en conviens. Il existe d’ailleurs des directeurs de centres arméniens qui sont rémunérés, mais ils rendent toujours des comptes à une instance supérieure, un conseil d’administration composé de bénévoles.

Modifier cette architecture est à mon sens presque impossible. Nous pouvons l’imaginer, en débattre, mais sur le terrain, c’est irréalisable. La vraie question est : comment insuffler de la professionnalisation au sein de la communauté ? Et quel dirigeant accepterait de céder bénévolement son pouvoir à autrui ? Vous devez collaborer avec lui, trouver un terrain d’entente. En fin de compte, personne n’est éternel. Il faut former la génération suivante pour qu’une fois arrivée à ces postes de direction, elle ait la lucidité de travailler différemment.

En matière de langue, l’arménien occidental est notre noyau. Au cours de ces douze dernières années, nous avons initié un mouvement et nous constatons aujourd’hui que certaines mentalités ont évolué. Une dynamique favorable au renforcement de l’arménien occidental est bel et bien enclenchée.

« NH » – Lors du colloque du Matenadaran, la question d’une direction polycentrique a également été débattue. Cela renvoie à l’idée d’une structure polycentrique, ce qui nécessiterait une assise juridique, des principes forts et une véritable assimilation par les dirigeants communautaires.

R. P. – Il faut se demander ce que signifie le polycentrisme. Cela veut dire que différents pôles mènent à bien leurs missions, idéalement en ayant connaissance du travail des autres. C’est ce que nous espérons, et c’est ce que ce colloque a tenté d’initier.

Dès qu’il est question de centralisation, je m’y oppose systématiquement. La centralisation n’est pas efficace, elle ne peut l’être. Nous ne sommes pas une nation centralisée, nous ne l’avons jamais été, et nous ne le serons jamais. Nous sommes une nation multilocale, polycentrique, avec des composantes parfois autonomes, et c’est précisément là que réside la clé de notre succès :
quand la Diaspora s’éteint quelque part, elle renaît ailleurs. Beaucoup prétendent que la Diaspora n’a pas d’avenir en citant l’exemple de la Pologne. Je leur réponds de regarder de l’autre côté : il y a 100 ans, combien y avait-il d’Arméniens à Los Angeles ? Quel genre de pôle c’était ? Aujourd’hui, c’est la communauté organisée la plus importante de la diaspora (hors Russie). Elle est organisée de manière décentralisée, mais elle est structurée !

C’est là notre secret, et je suis persuadé que la centralisation causerait notre perte. L’éternel débat Arménie-Diaspora recèle toujours cette tentation de centralisation vers l’Arménie, tandis qu’une grande part de la diaspora s’y oppose pour préserver ses spécificités.

Mon prochain livre, qui paraîtra bientôt en arménien, aborde cette question en utilisant le concept de multilocalité. Nous sommes un peuple multilocal, et ce depuis au moins mille ans, en l’absence d’État, mais cela a été la clé de notre survie et de la pérennité de notre identité. Pensez-y un instant, Jirair : 100 ans après le génocide, nous sommes assis ici, à discuter en arménien occidental. Cela tient du miracle, même si, bien sûr, la magie n’y est pour rien. Derrière le fait de parler arménien, d’être arménien, il y a des structures diasporiques, une dynamique diasporique. C’est grâce à cela que nous sommes ici à échanger en arménien, et je suis convaincu que dans 100 ans, d’autres prendront notre place, parleront arménien et débattront des enjeux nationaux. Toute la question est désormais de savoir quelles actions mener pour consolider cet acquis.

Entretien réalisé 

par Jiraïr TCHOLAKIAN

Lien vers la vidéo de l’entretien (en arménien) :