Entretien avec Boris Adjemian, directeur de la Bibliothèque Nubar

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Sur les traces du fondateur Aram Andonian

La Bibliothèque Nubar de Paris est l’un des joyaux culturels les plus importants de la communauté arménienne de France. En publiant l’ouvrage La Bibliothèque et le survivant, son directeur, Boris Adjemian, a contribué à faire rayonner plus largement la renommée dont jouissait déjà cette institution au sein du monde universitaire. L’identité diasporique soulève de nombreuses questions ; en ce sens, Aram Andonian fondateur de la Bibliothèque Nubar, fut l’une de ces figures singulières à avoir bâti, pour les Arméniens exilés et installés en France, un pôle identitaire durable. Son rayonnement a dépassé les frontières de la communauté arménienne de France pour devenir, pour l’ensemble de la diaspora, une véritable plateforme de reconstruction identitaire. Celle-ci a permis à une population arrachée de ses terres natales, après le génocide, de se réapproprier le patrimoine écrit du passé, tout en offrant aux intellectuels l’occasion de créer et de rassembler leurs œuvres et de les mettre à la disposition des générations futures.

« Nor Haratch » – Boris Adjemian, vous êtes historien, spécialiste notamment de la diaspora arménienne. Votre sujet de thèse était « Immigrants arméniens, représentations de l’étranger et construction du national en Éthiopie (XIXe-XXe siècles) : socio-histoire d’un espace interstitiel de sociabilités ».

Boris Adjemian – À vrai dire c’était un titre totalement incompréhensible que j’avais choisi pour ma thèse. Sans doute ai-je cédé à l’époque, dans mon inexpérience, à la tentation de choisir un titre qui fasse « sérieux », comme s’il avait fallu justifier sous un jargon universitaire un sujet qui me tenait à cœur depuis très longtemps — l’histoire des Arméniens en Éthiopie — mais qui m’avait toujours semblé hors des clous de l’académisme. Erreur de débutant… Il en ressort ce titre presque illisible. Plus tard, lorsque j’ai publié mon premier livre tiré de cette thèse, j’ai heureusement opté pour un titre plus appétissant, et surtout plus clair : La fanfare du négus. Il fonctionne très bien.

« NH » – Depuis 2013, vous dirigez la Bibliothèque Nubar de Paris. Pourquoi avez-vous accepté ce poste ?

B. A. – On ne choisit pas, c’est la Bibliothèque Nubar qui vous choisit ! C’est peut-être le destin ? Je connaissais déjà cette institution depuis longtemps ; j’étais et je reste proche de l’ancien directeur, l’historien Raymond Haroutiun Kévorkian, que je fréquentais beaucoup lorsque j’étais étudiant, et même après lorsque j’essayais tant bien que mal de garder un lien avec la recherche en histoire. Bref : nous avons partagé un nombre incalculable de cafés à la Bibliothèque, saupoudrés de très longues conversations. Cette relation a laissé une empreinte profonde dans ma vie, en particulier professionnelle ; on ne peut jamais prévoir ce qui va arriver, mais cela finit par arriver.

« NH » – Qu’est-ce qui fait la particularité de la Bibliothèque Nubar ?

B. A. – C’est difficile à résumer. S’il fallait le faire en une phrase, je dirais peut-être qu’elle appartient d’abord aux Arméniens, à l’ensemble du peuple arménien car c’est un patrimoine national, même si elle existe d’abord grâce au patronage de l’UGAB (Union générale arménienne de bienfaisance). Mais son rayonnement va bien au-delà, et je crois que nous avons de la chance qu’une telle institution existe dans la diaspora : c’est extrêmement rare. La seconde chose que je dirais, c’est que l’esprit du premier bibliothécaire vit encore entre ces murs. C’est grâce au travail et aux efforts d’Aram Andonian que cette Bibliothèque existe. Nous savons qu’il était écrivain, journaliste et bien d’autres choses encore — un homme très instruit —, mais aussi un rescapé du génocide, qui a consacré toute la seconde partie de sa vie à cette œuvre. En la fondant, je crois qu’il a cherché à redonner un second souffle aux Arméniens, à ce peuple brisé et dispersé à travers la diaspora, sans État — même si l’Arménie soviétique existait, mais comme vous le savez, elle était d’une nature un peu particulière. Cet esprit continue d’inspirer : la Bibliothèque nous inspire, elle inspire ses visiteurs. Je crois qu’ils en ressentent la présence, et nous poursuivons ce travail dans son sillage, en quelque sorte, puisque c’est lui qui a pensé, organisé les collections, les catalogues… Notre expérience actuelle se situe dans le prolongement de la sienne.

« NH » – Recevez-vous encore de nouvelles publications ?

B. A. – Oui, bien sûr, nous recevons des propositions presque chaque semaine. C’est en partie une question de renouvellement générationnel : les générations précédentes lisaient davantage et demandaient plus de livres en arménien. Aujourd’hui, leurs héritiers n’utilisent plus autant les livres de leurs parents. Ils veulent s’en défaire sans pour autant les jeter, car ils y voient d’abord une valeur familiale et aussi quelque chose de symbolique dans le fait qu’ils soient imprimés en arménien — il leur est difficile d’imaginer, par exemple, qu’on puisse les brûler ou les mettre à la poubelle. C’est peut-être là un phénomène social propre à notre époque, où de nombreux livres se retrouvent ainsi dispersés au sein des familles. Or les structures comme la nôtre, capables de les recueillir, sont peu nombreuses : en France, il existe peut-être deux, trois ou quatre établissements en mesure de recevoir ce type de dons. Il nous parvient aussi d’importantes donations venues d’autres pays — pas seulement des livres, mais aussi parfois des archives, plus rarement, ou encore des photographies. Beaucoup de choses continuent donc d’être proposées à la Bibliothèque, mais nous ne pouvons évidemment pas tout accepter : nous sommes contraints de faire une sélection.

« NH » – La Bibliothèque publie aussi une revue, Études arméniennes contemporaines, en français et en anglais. Quels sujets couvre-t-elle ?

B. A. – Nous avons créé cette revue en 2013, lorsque j’ai pris mes fonctions à la Bibliothèque. Malgré son titre Études arméniennes contemporaines, ce n’est pas une revue d’arménologie ; son champ est plus large, ses sujets plus variés. Les articles qui y trouvent leur place, bien qu’écrits par des spécialistes, doivent rester lisibles et compréhensibles pour les non-initiés. Bien sûr, ils sont écrits par des spécialistes, mais doivent pouvoir intéresser des chercheurs spécialisés sur d’autres domaines. L’arménologie est déjà dotée de revues bien établies, comme la vénérable Revue des études arméniennes, qui s’adresse à des spécialistes de ce domaine particulier. Tandis qu’Études arméniennes contemporaines s’adresse à tous ceux dont les centres d’intérêt divers et variés viennent à croiser, ne fût-ce que momentanément, des problématiques qui concernent également le monde arménien. La question de la diaspora, par exemple, n’est pas seulement arménienne ; celle du génocide non plus — elles sont bien plus vastes. C’est pourquoi divers auteurs et chercheurs écrivent dans notre revue sans être des arménologues patentés, ce qui, je crois, profite à notre petit milieu en l’ouvrant sur des horizons plus larges.

« NH » – Et donc, quel est l’objectif principal ?

B. A. – Très modestement : produire de nouvelles connaissances et surtout, les partager. C’est pour cela que la revue est accessible en ligne gratuitement depuis le début. Quiconque souhaite lire des articles à la fois spécialisés et accessibles sur ces sujets peut consulter librement l’ensemble de ces contenus sur la plateforme OpenEdition Journals.

« NH » – Combien de numéros avez-vous publiés jusqu’à présent ?

B. A. – Jusqu’à présent, nous en avons publié seize ; les dix-septième volume – un numéro double – va paraître en septembre de cette année et porte sur la diaspora arménienne. Il y a deux ans, avec quelques collègues comme Anouche Der Sarkissian et Alain Navarra-Navassartian, nous avons organisé un colloque international au Campus Condorcet (Aubervilliers) sur les nouveaux développements de la diaspora arménienne (1), et à cette occasion nous publions une sélection de ces travaux. Le volume suivant d’Études arméniennes contemporaines, à paraître en 2027, sera consacré à une approche multidisciplinaire de l’étude du génocide arménien, car l’an dernier nous avons également organisé, en collaboration avec l’Université américaine de Paris, un autre colloque consacré à ce sujet (2). Cela ne signifie pas pour autant que nous ne nous intéressons qu’à la diaspora ou au génocide. La revue aborde également d’autres sujets : par exemple, la peinture arménienne de Constantinople, l’architecture des églises arméniennes du Liban, la littérature, la presse arménienne, et bien d’autres encore. Ses pages reflète une grande diversité de thèmes et d’approches.

« NH » – En ce qui concerne le site internet de la Bibliothèque, à quoi ressemble son lectorat ?

B. A. – Nous avons créé un site en 2016, qui a permis de mieux faire connaître la Bibliothèque, comme une vitrine. Une étape importante pour la Bibliothèque, mais surtout pour ceux qui souhaitent garder un lien avec elle, en particulier ceux qui ne résident pas à Paris. Autrefois, ce n’était pas le cas : dans les années 1950-1960, le lectorat était essentiellement parisien, mais aujourd’hui c’est différent, le public s’est mondialisé, il souhaite pouvoir se connecter ou avoir accès à des matériaux ou des informations à distance. Nous recevons des demandes de tous les pays, aussi bien des visites que des sollicitations ; il était donc essentiel que ce site voie le jour, mais ce n’est pas un aboutissement, juste une pierre de plus. J’espère que dans un avenir proche nous pourrons l’améliorer, afin qu’il continue de se développer. Comme toujours, c’est une question d’argent, de temps et, surtout, de ressources humaines.

« NH » – Enfin, quelle est aujourd’hui la mission principale de la Bibliothèque Nubar ?

B. A. – La mission principale de la Bibliothèque Nubar est la conservation des écrits, des livres et des archives, mais notre rôle ne se limite pas cela. Comme pour la langue, les écoles ou les associations, la préservation de ces éléments qui forment un patrimoine culturel arménien est nécessaire et il faut pour cela déployer tous les efforts possibles ; mais il faut aussi vivre, évoluer et se développer. C’est pourquoi la Bibliothèque Nubar a aussi une autre mission essentielle : produire de nouvelles connaissances et les mettre à disposition, tant des milieux scientifiques que du grand public. Je dirais donc que notre mission fondamentale est la préservation de l’histoire et de la culture arméniennes, associée à un développement culturel et scientifique.

« NH » – Existe-t-il des livres ou des documents particulièrement demandés ou recherchés ?

B. A. – Notre collection est particulièrement riche en littérature arménienne occidentale, puisque les fondateurs de la Bibliothèque étaient eux-mêmes issus de l’Empire ottoman. Nous continuons d’ailleurs à accueillir volontiers les nouvelles publications en arménien occidental. En revanche, nous ne pouvons pas accepter tous les livres publiés en Arménie — en particulier la littérature de fiction —, car leur nombre est considérable et cela ne correspond pas à notre objectif principal. Notre singularité tient précisément à cette riche collection en arménien occidental : livres, archives et presse. Cette littérature et les anciens journaux sont très recherchés par les chercheurs, mais aussi consultés par des visiteurs en quête de leurs racines familiales. La presse, en général, constitue un trésor incroyable et livre à ses lecteurs des informations inépuisables, à condition de consacrer du temps aux recherches, tant le volume de matière est considérable. Nous possédons en outre des archives très fréquemment étudiées par des spécialistes — par exemple les fonds du Patriarcat de Constantinople, de la Délégation nationale arménienne, ou encore les archives de l’UGAB relatives au fonctionnement des orphelinats dans les années 1920 et 1930. Ces collections font partie des corpus fondamentaux des archives de la Bibliothèque Nubar.

« NH » – Les spécialistes viennent-ils souvent mener des recherches sur place ?

B. A. – Oui, presque quotidiennement et nous recevons de nombreuses demandes : avec nos modestes moyens, nous nous efforçons de répondre à chacune. Pour répondre pleinement à la question, j’ajouterai que la Bibliothèque a permis d’écrire, de publier, voire de faire naître des centaines d’articles, de livres et de thèses de doctorat. Quiconque s’intéresse sérieusement à l’histoire des Arméniens, en particulier au monde arménien occidental, aux Arméniens ottomans ou à la diaspora,
se doit inévitablement de visiter la Bibliothèque Nubar. Elle constitue une source es-
sentielle et un centre culturel irremplaçable. C’est précisément pour cette raison que le nombre de visiteurs, loin de diminuer, ne cesse de croître.

« NH » – Vous avez récemment publié un ouvrage remarqué, La Bibliothèque et le survivant, qui a suscité une grande attention. La Bibliothèque y apparaît comme le point de départ d’un renouveau culturel de la diaspora, dont le principal artisan fut son fondateur, Aram Andonian. Aujourd’hui encore, la Bibliothèque joue-t-elle ce même rôle ?

B. A. – Oui, nous l’espérons ; nous espérons être dignes de cet héritage, et je crois que ceux qui lui ont succédé ont œuvré dans le même sens. Il faut souligner qu’entre 1986 et 2012, période durant laquelle Raymond Kévorkian dirigeait la Bibliothèque, un changement fondamental s’est produit. Contrairement à ses prédécesseurs, c’est un historien, un véritable spécialiste, et il a donné une nouvelle orientation aux activités de la Bibliothèque en nouant des liens avec des institutions arméniennes telles que le Matenadaran d’Erevan, la Bibliothèque nationale d’Arménie, les Archives nationales d’Arménie, entre autres. Je m’efforce, jusqu’à ce jour, de préserver ces liens. Il est essentiel que les responsables de la Bibliothèque Nubar jouent un rôle actif dans le monde scientifique — non seulement les historiens, mais aussi les spécialistes de la littérature et d’autres disciplines — en menant eux-mêmes des recherches et en dialoguant avec d’autres chercheurs. Cette dynamique est vitale car elle influe directement sur le rayonnement de notre institution et sur son développement.

« NH » – Quelles sont vos perspectives et vos projets pour l’avenir ?

B. A. – Ils sont nombreux. Je prépare actuellement plusieurs publica-
tions : l’une, à nouveau, sur Aram Andonian ; une autre est un ouvrage collectif consacré au quartier arménien de Jérusalem ; enfin, j’écris un petit livre sur le génocide arménien, qui, je l’espère, paraîtra l’an prochain. Il y a donc des projets de toute nature, et ce processus est sans fin : au sein de la Bibliothèque, nous pouvons toujours concevoir de nouveaux projets, tant les sujets restent inépuisables. En particulier aujourd’hui, en France, où il existe intérêt que nous n’avons pas toujours connu pour l’Arménie et les Arméniens, tant de la part du gouvernement que des institutions officielles. Il est désormais bien plus facile que par le passé de nouer des liens avec des personnalités et des organismes de renom. C’est le moment idéal pour consolider ces relations et trouver de nouvelles sources de financement, afin de garantir les développements à venir de la Bibliothèque Nubar. À ce propos, je tiens à souligner l’importance de la numérisation, devenue incontournable aujourd’hui, et qui est un grand enjeu pour la Bibliothèque. Vous voyez donc que les projets scientifiques et éditoriaux ne manquent pas.

Entretien réalisé 

par Chouchane Pilibossian ■

http://bnulibrary.org/index.php/fr/

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(1) Colloque international « Diaspora(s) arménienne(s) en mouvement ; espaces, acteurs et pratiques au 21e siècle » qui s’est tenu les 14 et 15 mars 2024 au Campus Condorcet, Aubervilliers. 

(2) « The Armenian Genocide: New Interpretations and Cross-Disciplinary Conversations » s’est tenu du 30 juin au 2 juillet 2025 à l’American University of Paris.