À l’occasion du 35e anniversaire
L’Arménie indépendante a 35 ans. Autant cet anniversaire est une source de fierté, autant il appelle à la vigilance. Au cours de ces trente-cinq années, faute de disposer d’institutions pleinement souveraines, l’Arménie a traversé de rudes épreuves, est tombée dans des pièges et s’est enivrée d’une victoire initiale, avant de connaître de profondes tragédies. Aujourd’hui, avec le recul, nous mesurons plus lucidement toutes les lacunes qui se dissimulaient derrière les déclarations patriotiques, la suffisance, l’insouciance et, en fin de compte, le manque d’expérience.
Dès le premier jour de l’indépendance, la question centrale a été la lutte pour l’autodétermination de l’Artsakh. L’enthousiasme qu’elle a suscité, dans un contexte d’institutions étatiques encore balbutiantes et en l’absence d’un État souverain puissant, s’est mué en tragédie nationale et en désillusion. Après la perte de l’Artsakh, l’Arménie souveraine elle-même a subi les assauts de l’armée azerbaïdjanaise, qui bénéficiait de l’assentiment tacite tant de la Turquie que de la Russie.
Les garanties offertes par les pays coprésidents du Groupe de Minsk de l’OSCE se sont révélées vaines. Elles n’ont pas empêché le déclenchement de la guerre de 2020, alors même que l’exclusion du recours à la force armée pour résoudre le différend constituait l’une des trois conditions fondatrices du Groupe de Minsk. Elles n’ont pas davantage empêché, par la suite, les offensives et les occupations territoriales perpétrées à l’encontre de l’Arménie souveraine.
En donnant tacitement son feu vert à l’Azerbaïdjan pour attaquer l’Arménie, la Russie a perdu, aux yeux du peuple arménien, son statut de premier allié stratégique. En conséquence, l’Arménie a gelé sa participation à l’OTSC et ne considère plus la 102e base militaire russe, stationnée à Gyumri, comme une garantie pour la sécurité du pays.
Pour un petit État comme l’Arménie, entouré de quatre voisins confrontés chacun à leurs propres tensions régionales ou faisant l’objet de sanctions internationales, l’indépendance ne constitue pas en soi une garantie de survie. Avec la guerre de 2020 s’est effondré le principe de coexistence qui prévalait jusque-là entre les États post-soviétiques. Une nouvelle page s’est ainsi ouverte pour l’Arménie. Dans ces conditions difficiles, le pays a néanmoins réussi, en juin dernier, à organiser des élections parlementaires et à dégager une majorité stable, permettant de former un gouvernement dont l’ordre du jour principal est l’instauration de la paix, la délimitation des frontières, le déblocage des voies de communication avec ses voisins, l’ouverture de la frontière avec la Turquie, ainsi que la définition de nouvelles relations économiques avec la Russie — sans oublier, sur le plan de la politique étrangère, l’élaboration de relations multilatérales.
Outre ces défis, de véritables acquis sont également à souligner. L’an dernier, pour la première fois de son histoire, l’Arménie a enregistré un nombre de rapatriés supérieur à celui des émigrants. Sur le plan économique, le pays a maintenu une croissance stable de son PIB, tandis que la monnaie nationale s’est appréciée.
Cela étant, ces trente-cinq années d’indépendance ont également mis au jour, sur le front intérieur, de nombreuses attitudes fratricides, hostiles et anti-étatiques, qui ont lourdement fragilisé la capacité de résilience du pays. De la démission imposée à Levon Ter-Petrossian à la discorde entre les classes dirigeantes de l’Artsakh et de l’Arménie — laquelle a ensuite débouché sur le massacre au Parlement du 27 octobre 1999, la tragédie du 1er mars 2008, les fraudes électorales, une corruption endémique et des carences en matière de défense nationale —, ces errements ont finalement abouti à la Révolution de velours de 2018.
Les réformes de l’ordre intérieur du pays sont la condition préalable au renforcement de la sécurité et au développement économique. La séparation des pouvoirs nécessite encore d’être consolidée, tout particulièrement au sein du système judiciaire, de même qu’il est impératif de préserver la haute hiérarchie de l’Église apostolique arménienne de toute activité politique. Le domaine de l’éducation et de la culture appelle une attention sans cesse renouvelée pour relever le défi de la modernité tout en se portant garant du patrimoine national. Enfin, un défi majeur demeure : l’élaboration d’une nouvelle relation stratégique avec la diaspora.
J. Tch.■
