L’Église sous la loupe du Parlement

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Aram AMATOUNI

« 1in.am », Erevan le 2 octobre 2026

Le bras de fer entre les autorités et l’Église apostolique arménienne[1] s’est déplacé sur le terrain parlementaire. Le parti « Contrat civil » s’apprête à mettre en place une commission d’enquête, qui sera présidée par Arman Yeghoyan. Le document-clef pour les travaux de cette commission sera un rapport élaboré à la demande du Premier ministre, qualifiant de « crise » la situation au sein de l’Église et proposant des mesures pour y remédier. Ainsi, le différend politique revêt désormais une dimension institutionnelle. Il est maintenant crucial de déterminer si la commission évaluera la situation en toute indépendance, ou si elle agira dans le cadre de conclusions officielles préétablies..

Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’une enquête parlementaire ordinaire.

Au cœur de cet examen se trouve l’Église apostolique arménienne, sans doute l’institution la plus influente d’Arménie sur les plans historique, national et social.

Les travaux de la commission vont s’appuyer sur un rapport élaboré par l’exécutif. Il est donc crucial que la commission vérifie tous les faits présentés en toute indépendance, plutôt que de se contenter d’évaluations préexistantes.

C’est précisément là que réside l’enjeu majeur.

Dans ce rapport, le Centre pour les relations publiques et de l’information du cabinet du Premier ministre a déjà livré son analyse, identifiant 16 problèmes au sein de l’Église et proposant cinq mesures pour y remédier. Le rapport met en lumière des questions relatives à la transparence financière de l’Église, à sa gouvernance, au traitement du clergé, à son engagement politique, aux influences extérieures ainsi qu’au fait que l’Assemblée nationale ecclésiastique [le Concile pan-national] n’a pas été convoquée depuis fort longtemps. En parallèle, le rapport souligne les limites admissibles de l’intervention de l’État. La responsabilité de la réforme de l’Église incombe à l’Église elle-même, tandis que le rôle de l’État doit se limiter à ses compétences telles que définies par la loi. L’un des critères essentiels pour les travaux de la commission sera donc de veiller à ne pas franchir cette limite.

La question se déplace désormais vers le Parlement.

Cela offre l’occasion de porter la question sur la place publique et de connaître les positions des différents partis. De ce fait, la responsabilité de la commission s’en trouve également accrue. Puisqu’un rapport officiel sert déjà de point de départ aux travaux, la commission doit être en mesure de vérifier de manière indépendante les affirmations de ce rapport, d’en combler les lacunes et, le cas échéant, d’en contester les conclusions. À défaut, l’enquête risquerait fort d’être perçue comme une simple formalité visant à entériner une synthèse déjà élaborée par l’exécutif.

La raison d’être d’une commission d’enquête est précisément de poser des questions. Si les réponses sont prédéterminées, l’enquête perd tout son sens.

Mais les relations entre l’Église et l’État en Arménie ne sauraient être exclusivement définies par des paramètres juridiques.

Pendant des siècles, l’Église apostolique arménienne a joué un rôle politique, éducatif et culturel, tandis que la longue absence d’État lui conférait une place et une importance exceptionnelles dans la vie de la société. Cet héritage historique demeure très important de nos jours encore et exige de la part de l’État une approche empreinte d’une grande prudence et de mesure.

Après l’indépendance, il était nécessaire de structurer les relations entre l’Église et l’État autour de compétences clairement définies : l’État agit dans le cadre de la Constitution et de la loi, tandis que l’Église préserve son ordre canonique et son autonomie interne.

Cette frontière doit être nette.

L’État est tenu de veiller à ce que la loi s’applique également à l’Église, notamment en matière de fiscalité, de propriété, de finances, d’éventuelles infractions à la loi et de sécurité publique. L’autorité canonique, l’ordination, les règles du célibat, la gouvernance interne de l’Église et la légitimité du Catholicos relèvent du domaine interne de l’Église. Toute intervention de l’État dans ces domaines doit reposer sur une base juridique très claire et innégociable.

Cette limite est cruciale pour la commission.

Des problèmes graves peuvent survenir au sein de l’Église et exiger des réponses publiques, toutefois, cela ne confère pas à l’État le droit de s’immiscer dans la gouvernance interne de l’Église.

Le même principe s’applique également à l’Église.

Bien qu’elle puisse influencer la vie publique, le pouvoir de gouverner demeure entre les mains des institutions séculières.

La composition et les méthodes de travail de la commission sont ici d’une importance capitale.

Étant donné que la majorité parlementaire exercera une influence déterminante sur le processus, la crédibilité de la commission repose sur une large participation et un débat ouvert. La commission doit entendre tous les acteurs-clés et les experts, l’opposition, des représentants de l’Église, des experts en droit constitutionnel, des spécialistes du droit canonique, des historiens, etc.

Ce n’est qu’à cette condition que les travaux de la commission pourront inspirer confiance.

Dans le cas contraire, le conflit politique se déplacera simplement vers l’enceinte des auditions parlementaires.

Mais cette question revêt également une dimension de politique étrangère.

L’Église apostolique arménienne est largement présente au sein de la diaspora. Et les mesures prises par l’État, ou par les autorités, à l’égard de l’Église suscitent également une réaction rapide à l’étranger.

À ce titre, la question revêt donc également une dimension internationale.

La liberté religieuse, l’autonomie des Églises et la neutralité de l’État sont aussi examinées dans les instances juridiques et diplomatiques internationales.

La société a tout intérêt à disposer d’une sphère spirituelle transparente, responsable et digne de confiance. Il est tout aussi important d’avoir un État qui comprenne clairement les limites de sa compétence.

C’est précisément là que réside le principal défi de la commission : elle doit établir les faits et évaluer les questions juridiques sans empiéter sur le domaine de la gouvernance interne de l’Église. Si cette limite était franchie, la tentative d’examiner la crise de l’Église risquerait d’exacerber les tensions entre l’État et l’Église.

L’enjeu crucial pour la commission est de définir les limites de la compétence de l’État. Si cette frontière n’était pas clairement établie, l’enquête tout entière risquerait de perdre de sa crédibilité, et même sa raison d’être.

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  1. Sans doute serait-il plus juste de parler d’antagonisme entre le gouvernement, le catholicos Karékine II et une partie du haut-clergé. ↑