Comment devenir souverain à l’ère du numérique

Editorial

À l’aide de drones, l’Ukraine a frappé les sièges et les centres de données cloud de l’entreprise technologique Yandex dans plusieurs régions de Russie. Ces frappes ont eu de lourdes répercussions jusqu’en Arménie, où elles ont paralysé temporairement le fonctionnement des services de taxi et de livraison, affectant des milliers de chauffeurs et tout autant de clients.

L’Arménie pâtit ainsi des attaques que se livrent deux pays étrangers. Ce phénomène mérite qu’on s’y arrête, car il illustre l’extrême interdépendance des économies du monde contemporain. Il en va de même de l’attaque des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, qui provoque une hausse des cours du pétrole dont souffrent toutes les économies mondiales.

Yandex occupe une position de monopole en Arménie. En tant que petit pays, l’Arménie ne compte sur son marché intérieur aucune entreprise capable de lui faire concurrence. Quant aux pays occidentaux disposant de sociétés qui proposent des services similaires, le marché arménien ne représente pas pour eux une opportunité très lucrative. Considérée jusqu’à l’an dernier comme une zone de guerre, l’Arménie n’était de surcroît guère attrayante pour des projets exigeant de lourds investissements.

Cette situation pose avec acuité la question de la construction et de la défense de la souveraineté numérique du pays. Le numérique occupe une place toujours plus prépondérante dans la civilisation moderne. Il touche aujourd’hui à tout ce qui définit la souveraineté d’un État : de la protection des données personnelles des citoyens jusqu’à l’économie, en passant par les communications, la gestion de l’appareil d’État, le système bancaire, l’armée, la médecine, la science et les domaines les plus divers de la vie humaine. Le numérique s’est infiltré partout. Lors des scrutins, l’information devient l’une des principales armes des attaques hybrides : de fausses nouvelles, diffusées à des fins de propagande, exploitent les données numériques pour influencer le choix des électeurs. Ce fut précisément le cas en juin dernier, lors des élections législatives en Arménie.

Bien que l’Arménie soit de plus en plus reconnue comme un pays avancé dans la programmation informatique, son marché intérieur demeure trop restreint pour faire émerger des entreprises compétitives et rentables, capables de répondre à ses propres besoins en services numériques. Même l’Europe n’a pas les moyens de rivaliser avec les États-Unis et ses géants tels que Google, Amazon, SpaceX et bien d’autres. Cependant, l’Europe s’est dotée de la législation, de la stratégie et de la volonté politique nécessaires pour protéger les données de ses citoyens et, dans une certaine mesure, ses intérêts économiques. Ce n’est pas encore le cas de l’Arménie, ni de nombreux autres petits États qui luttent pour bâtir leur souveraineté. Le problème n’est d’ailleurs pas que Yandex soit une entreprise russe : il en irait exactement de même si une société chinoise ou française occupait cette position monopolistique. Un cadre légal constitue le strict minimum ; il permet, en cas d’attaque hostile ou de sabotage, de ne pas mettre en péril les intérêts vitaux de la nation et de pouvoir déployer des solutions de rechange.

Aujourd’hui, ce sont les services de taxi et de livraison qui ont été victimes d’un bombardement hostile. Demain, ce pourraient être les banques, l’aviation, les chemins de fer, la météorologie, le réseau électrique, l’information, les infrastructures informatiques, l’administration ou encore la police… Notre quotidien dépend des programmes numériques. Or, ces programmes s’appuient sur des centres de données et des systèmes cloud qui restent exposés aux attaques, qu’elles soient l’œuvre de cyberterroristes ou qu’elles relèvent d’une agression militaire. Comment préserver sa souveraineté ? La question reste entière.

J. Tch.■