La bagarre de rue parlementaire, le miroir d’une crise de la culture politique et de la pensée étatique

Bagarre

Armen Khatchtryan[1], Erevan

La « bagarre de rue » qui a eu lieu aujourd’hui à l’Assemblée nationale de la République d’Arménie[2] ne doit pas nous surprendre. C’est l’une des manifestations les plus révoltantes et les plus inquiétantes de notre réalité politique, à laquelle il faut avoir le courage de se confronter afin d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Le parlement n’est pas séparé de la société. il reflète les préférences politiques, les orientations en termes de valeurs et les choix de cette même société. Lorsque les représentants de forces politiques qui se distinguent par des insultes mutuelles, de l’intolérance et de la confrontation se retrouvent au parlement, il faut non seulement interpeler ces derniers, mais aussi à la société qui leur a confié le pouvoir législatif du pays. Cela ne signifie nullement que les électeurs soient responsables du comportement de chaque député. Cependant, si dans l’arène politique, les idées, les compétences professionnelles et la pensée étatique cèdent leur place au chahut, aux insultes personnelles, aux jurons et au discrédit de l’adversaire à tout prix, alors un tel comportement finit tôt ou tard par s’exprimer également au sein du parlement.

Quand l’opposition politique se transforme en animosité

Dans un État démocratique, les contradictions et antagonismes entre le pouvoir et l’opposition sont naturelles. Le problème surgit lorsque l’adversaire politique est perçu non pas comme un concurrent, mais comme un ennemi contre lequel tous les moyens sont « permis ». Le débat parlementaire se transforme alors en accusations mutuelles, en provocations et en affrontements physiques. Les comportements agressifs et les scandales peuvent devenir un moyen d’attirer l’attention du public, éclipsant ainsi le travail législatif et la résolution des problèmes de l’État. C’est dans ce contexte qu’il convient d’évaluer le comportement des représentants du pouvoir comme de l’opposition qui contribuent à enflammer les passions et à tendre l’atmosphère. A cet égard, les débats publiques autour du député de la majorité, Daron Chakhoyan, et celui de l’opposition, Edgar Ghazarian, sont également l’occasion pour réfléchir aux limites du discours politique et de la responsabilité. Dans le même temps, l’évaluation d’actes concrets de chaque individu doit reposer sur des faits objectivement établis. Le statut de député n’est pas un « privilège » pour échapper à ses responsabilités, mais une obligation fondée sur la confiance publique. Le parlement doit être un lieu d’élaboration et d’adoption de décisions politiques, et non une tribune où se prolongeraient des bagarres de rue.

Le contrôle de l’éthique et l’intégrité au cœur de la responsabilité étatique

La question du comportement des députés ne peut se limiter à des invitations à la « correction ». Si les violations des règles éthiques ne reçoivent pas de réponse systématique, l’éthique devient alors une exigence de pure forme.

Un système efficace de contrôle de l’éthique parlementaire est nécessaire afin de garantir l’examen objectif de plaintes fondées concernant le comportement des députés, l’évaluation des violations des règles et une responsabilité proportionnée. L’organe qui exerce cette fonction doit agir de manière impartiale, sans sélectivité dictée par l’appartenance à la majorité ou à l’opposition. Son but n’est pas de brimer les adversaires politiques, mais de protéger la dignité parlementaire et la confiance publique.

Parallèlement, il faut dissocier la critique politique pure et dure, les comportements offensants, les violation de la discipline parlementaire et les violences physiques. Ce sont des phénomènes distincts qui exigent une évaluation et une réponse appropriées.

Ces principes s’appliquent non seulement aux députés, mais aussi aux agents de l’État et de la fonction publique. Le service public n’est pas un travail « ordinaire », c’est un engagement de confiance publique qui présuppose l’honnêteté, l’impartialité, la responsabilité, l’obligation d’éviter les conflits d’intérêts et la primauté de l’intérêt général. Les députés, les personnes occupant des fonctions politiques et les fonctionnaires civils ont des statuts juridiques particuliers, mais la société est en droit d’exiger de tous de l’intégrité et un comportement responsable. Mais si on demande à un simple agent de respecter la loi et la discipline dans la réalisation de son service, le représentant du pouvoir suprême ne peut pas se placer au-dessus de ces principes et adopter un comportement cynique, arrogant et trivial. Le comportement des officiels affecte directement la réputation des institutions étatiques. Lorsque la fonction se transforme en privilège et que la responsabilité devient sélective, la confiance de la société s’affaiblit. Par conséquent, l’exigence d’intégrité doit être renforcée par des critères clairs, la prévention des conflits d’intérêts, un contrôle impartial et la responsabilité en cas de violations.

Paix avec le monde extérieur, animosité à l’intérieur de son propre pays

Il existe une douloureuse contradiction dans la réalité politique de l’Arménie. D’un côté, le pouvoir déclare la nécessité de normaliser les relations avec la Turquie et d’établir la paix avec l’Azerbaïdjan, et de l’autre côté, l’animosité politique s’approfondit à l’intérieur du pays entre les représentants d’une même nation.

Ce contraste soulève une vraie question: comment peut-on construire une paix stable dans les relations extérieures si nous ne parvenons pas à résoudre les désaccords politiques de manière civilisée à l’intérieur de notre propre État ?

La normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie, ainsi que le processus d’établissement de la paix avec l’Azerbaïdjan, exigent une définition claire des intérêts nationaux, des garanties de sécurité et la confiance du public. Cependant, l’attitude critique envers la politique étrangère ne doit pas se transformer en animosité interne, de même que les déclarations sur la paix ne dispensent pas le pouvoir de sa responsabilité de renforcer la solidarité sociale.

La concorde nationale ne signifie pas l’absence de désaccords politiques. Elle signifie que le pouvoir et l’opposition, quelles que soient leurs contradictions de principe, doivent respecter les règles communes de la vie étatique et sociale. La résilience de l’État dépend non seulement de l’armée et de la diplomatie, mais aussi de la confiance et de la concorde nationale au sein de la société.

Élection anticipée ou changement systémique ?

La sortie de cette situation ne réside pas uniquement dans des élections anticipées. Si les noms changent mais que les mêmes méthodes de lutte politique et les mêmes critères de valeurs subsistent, alors le nouveau parlement pourrait répéter les erreurs du précédent.

Des changements systémiques sont nécessaires :

  1. La responsabilité politique : les violations des règles parlementaires doivent faire l’objet d’une réponse systématique et proportionnée.
  2. Un contrôle éthique efficace : l’examen du comportement des députés doit être objectif, transparent et exempt de toute sélectivité politique.
  3. Une gouvernance étatique intègre : les principes d’honnêteté, de responsabilité et de primauté de l’intérêt public doivent être renforcés à tous les niveaux du service étatique et public.
  4. Une compétition politique de fond : les partis doivent présenter des programmes réalisables au lieu de se limiter à discréditer leurs adversaires.
  5. Des exigences élevées envers les candidats : les électeurs doivent accorder de l’importance aux compétences professionnelles, à l’intégrité, à la pensée étatique et à la responsabilité. 
  6. Une conscience civique acérée : la société doit apprendre à distinguer la fermeté de principes de l’agression, de la critique politique, de l’insulte personnelle, et l’intérêt de l’État de l’intérêt partisan.

Ces changements ne peuvent pas être accomplis uniquement par le biais d’élections. Ils exigent des réformes institutionnelles, une démocratie interne au sein des partis et un changement de la pensée sociale.

La responsabilité n’incombe pas seulement aux hommes politiques

Les hommes politiques sont responsables de leurs paroles et de leurs actes, mais la société doit elle aussi revoir ses critères de choix de ses représentants politiques. Si l’électeur récompense les comportements scandaleux, les attaques personnelles et l’humiliation de l’adversaire, alors cette culture politique continuera de se reproduire.

Le peuple ne doit pas seulement se plaindre de ses représentants, il doit aussi exiger des comptes, indépendamment de leur appartenance politique. Il doit évaluer non pas le vacarme, mais le savoir, les capacités professionnelles, la responsabilité étatique et les résultats réels.

Les forces parlementaires qui transforment la lutte politique en animosité personnelle éclipsent souvent les différences idéologiques qu’elles proclament elles-mêmes. C’est l’ensemble de la société qui en subit les conséquences.

L’Arménie a besoin de représentants du pouvoir et de l’opposition porteurs d’autres valeurs : des personnes de principes, instruites, intègres et dotées d’une pensée étatique. Des personnes qui iront au parlement non pas pour humilier et anéantir l’adversaire, mais pour élaborer des lois, résoudre des problèmes publics et protéger les intérêts du pays.

Nous avons également besoin d’agents de l’État et de la fonction publique pour qui leur poste est un véritable service, et pour qui l’intégrité n’est pas une exigence de forme, mais le fondement de la dignité professionnelle et civique.

Crise parlementaire

La crise de l’État s’approfondit lorsque les institutions étatiques perdent le sens de leur mission, que le poste est préféré à la responsabilité, et que la société cesse d’exiger le principe d’intégrité.

Le redressement de l’État commence dès que les exigences de la loi et de l’éthique deviennent obligatoires pour tous, et où le citoyen ne se contente plus de choisir entre les pires, mais exige des représentants dotés de savoir, de principes et de responsabilité étatique.

Je crois qu’il en existe encore…

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  1. Théologien, diplômé de l’Institut catholique de Paris. ↑

  2. https://norharatch.com/fr/archives/13311 ↑