Une réalisatrice kurde poursuivie en Turquie pour avoir projeté un film sur Aurora Mardiganian, survivante du Génocide des Arméniens
La réalisatrice kurde, Rojhilat Aksoy
Une procédure pénale a été ouverte en Turquie à l’encontre de la réalisatrice kurde Rojhilat Aksoy, à la suite de l’organisation d’une projection du film « Aurora’s Sunrise », qui retrace l’histoire d’Arshalouis (Aurora) Mardiganian, survivante du Génocide des Arméniens. Les autorités accusent l’artiste kurde d’insulte à la nation turque, un chef d’inculpation fondé sur le très controversé article 301 du Code pénal turc.
L’affaire a été initiée par le bureau du procureur régional de Diyarbakir, ville située dans le sud-est de la Turquie. Selon les informations rapportées par l’organisation turque « Association pour l’étude des médias et du droit », l’accusation soutient que cette projection a enfreint la loi interdisant « d’insulter publiquement la nation turque et les institutions de l’État de Turquie ».
La projection incriminée s’est déroulée en décembre 2024. À cette époque, Rojhilat Aksoy occupait le poste de vice-présidente de l’Association des académies de cinéma du Moyen-Orient, et cet événement s’inscrivait dans le cadre des activités culturelles organisées durant son mandat.
Dans l’acte d’accusation élaboré par les procureurs, les autorités affirment que le film présente les « événements de 1915 » de manière contestable. Selon le parquet, le long-métrage dépeint ces événements comme une lutte justifiée, ce qui est considéré comme offensant au regard de la loi turque. Un autre argument invoqué dans ce dossier concerne la représentation de l’expérience historique des Arméniens dans la région : les procureurs ont pointé du doigt les scènes et les récits décrivant les conversions forcées de noms et de religion, ainsi que les traitements inhumains subis par les Arméniens durant la période couverte par l’œuvre.
L’accusation s’est également insurgée contre les scènes montrant des soldats de l’armée turque arrachant des enfants à des femmes arméniennes. Les autorités ont qualifié ces séquences de mensongères, s’en servant comme argument supplémentaire pour justifier les poursuites engagées contre la réalisatrice kurde.
Rojhilat Aksoy a catégoriquement rejeté ces accusations. Elle a fait valoir que l’organisation de cette projection relevait d’un acte protégé par la liberté d’expression et la liberté artistique. Selon elle, la diffusion publique du film s’est déroulée dans le cadre parfaitement légal d’un débat culturel et académique. La procédure judiciaire suit son cours, avec une prochaine audience fixée au 6 avril à Diyarbakir.
Les poursuites engagées contre Rojhilat Aksoy attirent particulièrement l’attention, car elles visent la projection d’une œuvre abordant des questions historiques éminemment sensibles. L’article 301, invoqué dans l’acte d’accusation, a d’ailleurs déjà été brandi par le passé contre de nombreux écrivains, journalistes et universitaires dont les travaux effleuraient les débats historiques en Turquie. L’issue de la prochaine audience d’avril déterminera la suite de cette affaire et dira si ces lourdes charges portées contre la réalisatrice seront maintenues par le système judiciaire turc.
