DÉCRYPTAGE : La nécessité de maintenir le statu quo politique
Shahin Mustafaev (à-g) et Mher Grigorian
Par Marc DAVO
Le déplacement de Shahin Mustafaev, vice-Premier ministre azéri, en Arménie (29 avril) a provoqué la levée de boucliers chez les forces politiques pro-russes. Celles-ci, sans vergogne, se sont lancées dans une action de manipulation, recourant à la désinformation et à la diffusion de mensonges d’une bassesse inouïe. Ces vociférations ne sont que la partie visible de l’immense iceberg russe qui saisit toute occasion pour « récupérer » son « ex-colonie arménienne ». Le Kremlin, habitué dans le passé aux interlocuteurs arméniens «à la main des Russes», a du mal à admettre que l’Arménie est un Etat souverain.
>>> L’opposition pro-russe continue de vociférer
Le journal Hraparak, instrument de la propagande de la 5e colonne, écrit qu’« Aliev agit pour faire réélire ‘son ami’ (sic) Pachinian ». Ce même journal, dans une allusion aux prisonniers arméniens de Bakou, prétend que le président azéri libérera certains parmi eux, pour influencer le vote des Arméniens en faveur du pouvoir actuel à Erevan. Cependant, précise le journal, les « ex-dirigeants de Stepanakert, dont la libération encouragera l’esprit combattif de la population », ne feront pas partie du lot. Cette affirmation ubuesque est absurde et à la limite vexatoire à l’égard des Arméniens, comme si ces ex-dirigeants, trempés dans la corruption et le pillage des deniers publics, qui ont précipité le Haut-Karabagh dans l’abîme à la suite de leur mini-coup d’Etat en août-septembre 2023, méritaient d’être une source saine d’inspiration pour remonter le moral des Arméniens. D’autres voix venant de ces formations politiques pro-russes évoquent, une fois de plus, le retour de 300 000 Azéris qui s’apprêtent à revenir s’installer en Arménie. Ce genre de fake-news ressemble à celui, il y a quelques temps à cela, de « construction effrénée de mosquées » en Arménie par la Turquie. Le représentant de la FRA-Dashnaktsoutioun, par une déclaration alambiquée et faussement philosophique, participe lui-aussi à l’orchestration des critiques tous azimuts.
Cette opposition oublie qu’il s’agit d’une visite en retour à celle de la délégation arménienne à Gabala en 2025. Et, M. Mustafaev co-préside avec Mher Grigorian la commission chargée de la délimitation des frontières, dossier qui selon certains experts et analystes sérieux est plus important que celui de l’accord de paix. Mais peu importe, dans leur esprit, il faut faire flèche de tout bois. En réalité, une telle attitude irresponsable montre la mauvaise foi de l’opposition pro-russe.
>>> La Russie a recours au chantage
On remarque que la Russie, dans la droite ligne de ses attaques hybrides, s’est activée en intensifiant ses interventions dans la perspective de peser sur le résultat des élections parlementaires du 7 juin prochain. Au Kremlin, le bureau chargé des affaires arméniennes que dirige Sergey Kirienko, a mobilisé ses moyens considérables avec la complicité d’un certain nombre d’oligarques d’origine arménienne. Le cas moldave semble servir d’antécédent. Ce proche de Vladimir Poutine met le paquet pour atteindre l’une des deux options qui se présentent dans la configuration politique actuelle arménienne.
D’ores et déjà, la pression politique et psychologique est en hausse fortement. Après les avertissements du vice-Premier ministre Overchouk concernant l’incompatibilité d’être membre de l’UEEA (Union économique eurasienne) dont fait partie l’Arménie et l’UE, on apprend le refus de la Russie, signifié à la proposition d’Erevan de confier la gestion des chemins de fer d’Arménie, actuellement sous contrat russe des Chemins de Fer du Sud-Caucase, à une société kazakh. Cette gestion avait été accordée très généreusement par Robert Kotcharian en 2008 aux Russes qui, depuis, n’ont pas effectué d’investissements conséquents pour faire sortir les chemins de fer arméniens de l’état lamentable de vétusté où ils se trouvent. Cette obstruction vise à empêcher le déblocage des communications de l’Arménie, maintenant celle-ci dans un état d’isolement préjudiciable au développement économique du pays. De la même manière, épisodiquement, on entend évoquer une éventuelle augmentation du prix du gaz que Gazprom fournit dans des conditions avantageuses, dit-on. Là aussi, sous la présidence de Robert Kotcharian, l’Arménie avait accepté de réduire la quantité de gaz fournie par le gazoduc iranien au bénéfice du fournisseur russe. Enfin, très récemment, la Russie a interdit la vente de l’eau gazeuse « Jermuk », sous des prétextes fallacieux, créant ainsi une atmosphère d’insécurité psychologique.
En polarisant le champ politique arménien, le Kremlin souhaite au mieux opérer un changement de gouvernement à Erevan. Les Trois principales formations politiques (« Hayastan » de la coalition Kotcharian-FRA, « Arménie Forte » de Samuel Karapetian, « Arménie Prospère » de Gaguik Dzarukian autour desquelles gravitent petits partis et personnalités) constituent la force de frappe pour éliminer définitivement ceux qui sont tentés par le rapprochement avec l’Occident (Etats-Unis et UE). En cas d’échec de cette option, Moscou envisage l’entrée de quelques-unes de ces forces comme cheval de Troie dans le Parlement. La déclaration de Vladimir Poutine, début avril, devant Nikol Pachinian, relève de cette politique. Le Premier ministre a-t-il accepté cette hypothèse dont la matérialisation lui procurerait une situation politique confortable ? On pourrait le supposer puisque, dans le nouveau Parlement où les sièges de l’opposition seraient occupés par ces forces inféodées au Kremlin, il n’aura pas à faire face aux critiques de ceux des pro-occidentaux qui lui reprochent lenteur et tergiversations dans la politique de rapprochement avec l’UE.
>>> Les élections cruciales du 7 juin
De toute évidence, les prochaines élections en juin revêtent un caractère déterminant dans le processus de construction d’Etat souverain arménien. Si la première option, le changement de gouvernement et l’arrivée des forces politiques téléguidées par le Kremlin au pouvoir, se réalise, un retour au statu quo ante s’opérera, quoi que dise Ara Papian, ancien ambassadeur, membre de l’Alliance BEVER, qui estime que la prise de pouvoir par Samuel Karapetian ne signifiera pas forcément une orientation pro-russe. En effet, la politique fondamentale des partis pro-russes, à l’aveu même de leurs dirigeants, sera l’établissement des rapports plus serrés avec Moscou, si ce n’est l’adhésion à une structure que l’on appelle l’État d’Union dominé à n’en pas douter par Moscou. L’Arménie perdra sa véritable indépendance. Est-ce pour cela que des milliers de jeunes se sont sacrifiés ?
La conséquence d’une telle situation est prévisible. L’Azerbaïdjan qui mène une politique extérieure agile vis-à-vis de Moscou et s’emploie à devenir un lien fiable entre l’Occident et les pays d’Asie centrale qui inspirent à ne pas s’engouffrer dans une dépendance contraignante à l’égard de leur voisin russe, verra avec méfiance, appuyée en cela par la Turquie, une Arménie redevenue «le satellite de la Russie» (expression employée par le président Macron lors de son discours devant la communauté française en Arménie, le 4 mai) dans le Sud-Caucase. Dans ces conditions, l’Arménie ne sera pas soutenue par un Occident contrarié, contre les pressions économiques ou autres, voire la reprise des hostilités de Bakou. Il sera illusoire de penser que la Russie, affaiblie de plus en plus, se presse au secours de l’Arménie. Les exemples concernant le sort de Bashar el-Assad en Syrie ou encore récemment le cas du Mali le prouvent. Il est donc indispensable d’éviter le désastreux aventurisme de l’opposition pro-russe.
La reproduction d’un scénario identique ou quasi-identique au parlement actuel, très probable en l’état actuel des forces politiques (hypothèse dite minimale) signifiera la présence de députés pro-russes, formant l’opposition parlementaire. L’expérience du Parlement actuel montre qu’ils ne participent pas véritablement aux travaux parlementaires, soit en séance plénière soit en commissions parlementaires. Leur rôle consiste à créer « l’événement » théâtral devant les caméras. Une telle opposition aux mains des Russes, qui fait siens pratiquement les mêmes narratifs élaborés par Moscou ne fonctionne que pour dévaloriser un régime démocratique. Elle diffuse à dose homéopathique le sentiment que le parlement et le gouvernement ne servent pas les intérêts de la nation et ne produisent que du gaspillage et de l’inefficacité. A la longue, ce genre de sentiment tend à fragiliser les institutions du pays, donnant lieu à des dysfonctionnements de l’appareil d’Etat, ce qui provoque le mécontentement populaire. Ainsi, dans la société, germe-t-elle l’idée que les valeurs démocratiques doivent céder la place à un pouvoir autoritaire, voire autocratique, supposé dans l’esprit du public comme étant plus favorable à la réalisation du bien-être de la population.
Dans l’idéal, l’entrée au Parlement des petites formations politiques pro-occidentales aura l’avantage d’animer de vrai débats, susceptibles de stimuler l’élaboration de politiques économiques, sociales, culturelles, … du pays. Ce choix appartient aux citoyens conscients et responsables désireux de sauvegarder l’indépendance de l’Arménie. ■
