Livres : Les candélabres de Piranèse 

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Caroline van Eck

Les candélabres de Piranèse 

et la présence du passé

(Traduit de l’anglais par Isabelle Kalinowski)

Les presses du réel, 2026,  

289 pp., 30,00€

Le livre de Caroline van Eck, professeur d’histoire de l’art à Cambridge, part d’une série d’œuvres spécifiques créées par Giovanni Battista Piranesi (1720-1778), trois candélabres colossaux. L’autrice se propose d’en faire la « biographie », s’inscrivant ainsi dans le sillage d’Igor Kopytoff [1], attentif à la vie sociale des objets. Il convient de prendre ce terme de « biographie » dans son sens profond puisqu’il sera question de redonner vie à des objets antiques, de pénétrer des mondes fantomatiques pour les ranimer, car les candélabres, quels qu’ils soient, ont de tout temps et partout, appartenu aux rituels funèbres, associés aux frontières des ténèbres et de la lumière, comme le souligne van Eck. Au reste, Piranesi, n’avait pas manqué de réserver l’un des trois candélabres pour son propre tombeau. Il se trouve aujourd’hui au Louvre, les deux autres à l’Ashmolean Museum.  En discutant les théories esthétiques, anthropologiques et psychologiques contemporaines, en convoquant de nombreux auteurs du passé tels que von Humboldt, Goethe ou Novalis, Montesquieu et Winckelmann ou Gottfried Semper, et en s’appuyant sur des exemples choisis parmi les objets décoratifs, le mobilier ou des créations artistiques, van Ecck offre un regard, inattendu sur le style néo-classique et sur le style Empire, un nouvel éclairage à la lumière des candélabres. 

Ces trois œuvres énormes sont faites de fragments de sculptures découvertes en 1769 dans les fouilles de Pantanello près de la villa Hadriana de Tivoli. Piranèse empile et combine ces fragments à des éléments égyptiens, étrusques, grecs et romains, formant une « pile de trophées d’antiquités » et une collection que van Eck compare à celles, « proto-ethnographiques », d’Athanase Kircher [2] et du musée Borgien.  Piranèse ne restaure pas l’antique, il le crée en le modifiant par une profusion d’ornements et une mise en scène (comme la mode des visites nocturnes à la lumière des torches) donnant lieu à des formes déroutantes, mouvantes, s’inspirant de la puissance métamorphique de la Nature. 

En cherchant à éveiller l’impression de vie, au contraire de l’encadrement muséal qui fige, l’œuvre restauratrice de Piranèse produit une impression d’inquiétante étrangeté dont témoignent particulièrement ses gravures fantastiques dédiées à l’univers carcéral (les Carceri) qui auront marqué tant d’auteurs (Hugo, Michelet… [3]). L’autrice aborde cet Unheimliche piranésien à travers le concept de « Vallée de l’inquiétante étrangeté » issu de la recherche menée par l’ingénieur en robotique Masahiro Mori en 1970 pour questionner les réactions à l’apparence de vie. Il en découle une  nouvelle définition de l’anthropomorphisme qui consiste en « l’attribution aux artefacts et aux non-humains animaux d’états mentaux humains ou d’affects ». L’humain aurait une tendance à donner des « explications causales aux objets en mouvement » en leur prêtant des intentions, ce que confirment, aux yeux de van Eck, les expériences et les travaux menés par Gabriella Airenti (spécialiste en psychologie cognitive) selon qui « les humains, depuis leur prime enfance, sont prédisposés à penser qu’un certain type de mouvement implique une intentionnalité, indépendamment de l’apparence de l’objet, de sa forme ou de son caractère vivant au sens biologique ».

L’hybridité inventée par Piranèse est constitutive de l’ « alexandrinisme » dont van Eck rappelle les particularités et l’importance dans l’histoire de l’art. Derrière la transformation des objets d’Hadrien, il y a, écrit l’autrice, la ville monde d’Alexandrie. L’intérêt de Piranèse pour les candélabres –  objets de luxe chargés d’une symbolique funéraire  – se remarque  dans les planches de son ouvrage Vasi, candelabri, cippi (1778), considéré comme un « musée de papier ». Pour l’artiste italien ces objets décoratifs ainsi que les cheminées fantastiques qu’il dessine relèvent de la « piccola architettura » qui marquera le « style Empire ». Ce dernier, auquel s’intéresse l’autrice, dérive directement de la profusion des objets gréco-romains et doit son essor à la manière dont Piranèse a promu l’empilement d’éléments hybrides. En ce sens, on peut le considérer comme le premier designer d’intérieur, ce que montre du reste la postérité de ses candélabres et de ses gravures dont van Eck signale le succès. 

Et il y a aussi tout un contexte historique qui révèle et explique l’intérêt – intellectuel, économique, commercial – pour les objets de collection considérés dans leur matérialité et leur agentivité. En puisant dans les sources égyptiennes, perses, assyriennes, ces objets jouissent d’une double connotation, à la fois historique et politique, leur représentation étant indissociable du prestige de ces empires antiques et exotiques.  

Ainsi l’objet devient-il matière vivante en interaction avec son propriétaire. Pour l’autrice, le « material turn » s’est produit, non pas dans les années 1980-1990 chez les anthropologues mais bien plutôt entre 1770 et 1820, « lorsque l’axe Le Caire-Rome-Paris est devenu le laboratoire d’une approche complètement repensée de la relation entre le présent et l’Antiquité ». Le « paysage d’objets » s’est alors transformé suite à la Révolution française, aux guerres napoléoniennes associées aux recherches archéologiques, à la circulation commerciale des produits exotiques ou à celle des collections privées de l’aristocratie. Parallèlement, la divulgation des artefacts s’est étendue par l’intermédiaire des gravures et des estampes, ainsi que par les moulages qui jouissent alors d’une grande vogue, comme le rappelle  van Eck. 

Les animaux contribuent grandement à l’agentivité des œuvres. L’autrice souligne la présence récurrente de certains animaux chez Piranèse qui procède ici aussi par entassement, en associant serpents et loups, éléphants et oiseaux hybrides, sans négliger les bêtes mythologiques et les monstres. Les meubles reposent sur des pattes de fauve ou de pachyderme, toutes sortes de têtes animales parachèvent les objets, qu’il s’agisse de la saucière ou de la cheminée. Cet empilement de parties animales permet à van Eck d’établir un rapprochement entre les candélabres et les totems. Elle définit le totémisme comme un  « complexe d’idées qui postulent un lien entre l’humain et l’animal, entre le monde animé et le monde inanimé ». Rapprocher les candélabres des mâts totémiques, des emblèmes, des armoiries et des trophées, revient à voir en eux  l’illustration d’ « une tendance plus générale et plus ancienne de l’humanité » qui perçoit les objets comme chargés de vie. En tant que « totems », les candélabres se révèlent également comme un moyen de pallier la coupure avec le temps  effectuée par la Révolution française. Ils parviennent à rendre le passé vivant, via la matérialité des objets perçus comme chargés de vie. La profusion d’éléments animaux intégrés dans les œuvres de Piranèse trouvera un écho auprès des architectes, notamment chez Périer et Fontaine ainsi que chez les concepteurs du style Empire. Selon van Eck, « en revêtant l’apparence d’un animal, l’objet s’approprie certaines de ses caractéristiques ». 

Qu’apportent de si particulier les candélabres piranésiens à l’histoire de l’art ? Rien de moins qu’un changement de point de vue. A la suite de l’anthropologue Alfred Gell (1945-1997), auteur de Art and Agency, van Eck veut bousculer l’histoire de l’art en considérant les artefacts comme des éléments matériels d’un ensemble de relations qui s’établissent entre les humains et les choses pour former une société. L’autrice base son étude sur la formule de « l’intrication entre l’humain et les choses » pour « désigner l’investissement émotionnel, psychologique ou artistique des humains dans les choses ». Son approche de Piranèse démontre l’intérêt qu’a l’historien de l’art à prendre  en considération les apports de l’archéologie, de l’anthropologie et de la psychologie. L’émergence d’un style est, pour van Eck, une question anthropologique.       

Chakè MATOSSIAN

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[1] Igor Kopytoff, 1986, « The Cultural Biography of Things: Commoditization as Process », in Arjun Appadurai (éd.), The Social Life of Things. Commodities in Cultural Perspective, Cambridge, Cambridge University Press, p. 64-94. En français : Arjun Appadurai (dir.), La vie sociale des choses. Les marchandises dans une perspective culturelle. Trad. Nadège Dulot. Les Presses du réel, 2021.

[2] Rappelons l’ouvrage récent de Laurent Ferri consacré au jésuite polymathe : Athanasius Kircher, Les Belles Lettres, 2026. Voir notre compte-rendu dans NHhebdo, n°512, 16 mai 2026.

[3] Nous avons montré l’importance de Piranèse chez Michelet, notamment dans sa représentation du Musée des Monuments français créé par Alexandre Lenoir et dans sa vision des manufactures. Cf. Les Tableaux de Michelet, éditions La Part de l’Œil, Bruxelles, 1998.